Une nouvelle : L’Paul, le routeux

J’avais écrit pour mes amis de la Librairie L’Astrée, dans le 17e, cette petite nouvelle aux relents autobiographiques. Elle a été publiée dans le recueil « La route en toutes lettres », édition de la « Maison bleue ». La voici maintenant sur le blog, accessible à tous.

L’Paul, le Routeux

 

Occupé dans la cave à trier des vieux cartons, j’ai entendu un crissement régulier sur les graviers du jardin, des pas décidés sur les trois marches du perron, le grincement de la porte d’entrée suivi d’un piétinement, dans la cuisine située juste au-dessus de ma tête. Parmi des milliers de pas, j’aurais reconnu les siens, traînants et languissants sur les tommettes écaillées, près de la cuisinière. Je levais la tête, ne sachant que faire. Les mains sales, pas lavé, tout nu sous ma blouse de toile grisâtre, je n’avais vraiment pas fière allure pour des retrouvailles.
Elle devait bien deviner que j’étais là. Pourquoi ne descendait-elle pas, elle qui connaissait si bien mes habitudes ?
Voulait-elle faire la fière et me faire bien sentir que si elle était revenue, ce n’était pas pour moi… Qu’elle saurait s’imposer à nouveau ?
Je ne savais que faire… Une vieille chaise au paillage éclaté reçut mon postérieur puis, le corps penché en avant, je frottais mon visage dans mes mains sales.
Bon sang ! Cela faisait combien de temps qu’elle était partie sans prévenir, sans un vêtement de rechange, sans un mot ? Elle ne m’avait même pas laissé un papier froissé au bout d’une table, du genre : « tu es vraiment trop chiant, je me casse ». Rien, que du vide, du silence, des assiettes sales dans l’évier. Et pourquoi ? Nous ne nous étions même pas engueulés…
Au bout de vingt ans de mariage, à défaut d’enfant, elle avait pris un chat, une petite bête toute blanche, tranquille, qu’elle caressait à ma place. Nos vies étaient devenues parallèles, sans surprise.
De l’espèce de communion qui soudait notre couple les premières années, ne restait rien, ou plutôt, si, des photographies accrochées au miroir de la cheminée du salon un voyage à Vienne (nous deux mangeant un gâteau au café Sacher) ; une étape du Tour de France (nous deux avec le maillot jaune) ; un soir chez Maxim’s (nous deux à table, à côté d’un maître d’hôtel guindé). En somme, pas grand chose, quelques souvenirs fugaces que nous gardions dans un coin de notre tête commune, dans cet espèce d’espace mental que nous partagions et où nous classions tout ce qui constituait notre vie de tous les jours : des joies, des raisons d’espérer, des moments – heureusement assez peu nombreux – de tristesse, des emmerdements et généralement tout ce qui pouvait aller dans le pot commun d’un couple.

 

Son pas est plus lourd qu’à l’ordinaire : elle doit être bien fatiguée.

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Des mois… Peut-être plus d’un an. Je l’ai vu enfourcher son vélo en sortant de la grange. Elle avait pourtant l’air de bonne humeur. Une robe légère…bleue ? Oui, c’est ça. Ses cheveux dénoués flottaient librement de chaque côté de son visage et j’ai aperçu son sourire et le petit signe de la main à Julien, le plombier qui venait réparer la chasse d’eau… « Un jour je partirai, j’irai sur la route » m’avait t’elle dit tout de go, sans hésitation… J’avais pris ça pour une boutade. Je croyais qu’une fois de plus, elle faisait allusion à « l’Paul », son arrière grand père colporteur. Quand elle était petite fille, dans la maison familiale de Voiron, dans l’Isère, elle avait déniché au grenier une boîte en bois, un très bel objet dont le devant se rabattait, libérant plusieurs tiroirs. Elle avait extrait de ceux-ci des petits cahiers, quelques photos et des bricoles puis en avait parlé à son père, qui avait descendu la boîte, et qui l’avait regardée avec elle, très ému.
Cette « Marmotte » – c’était le nom de la boîte – avait appartenu à Paul Viguier, l’arrière grand père de Julie. Pour le monde c’était « l’Paul », colporteur de son état, un grand bonhomme, très costaud, qui parcourait les Alpes dès que cela lui était possible.
L’hiver, quand Les activités agricoles et pastorales tournaient au ralenti, il partait La marmotte en bandoulière, quittait sa femme, ses petits, pour gagner la graine. Il devenait « routeux » pour quinze jours, un mois, parfois deux. Dans sa marmotte, sa « boite à trésors », le montagnard trouvait plein de choses indispensables : des lunettes, des dés à coudre, des ciseaux, des bagues fantaisie, des alliances en cuivre, des almanachs à images, ou des foulards, des rubans, de la dentelle, du fil à coudre et à broder et des aiguilles. D’une année sur l’autre il prenait aussi les commandes et s’alourdissait parfois un peu trop. Mais il savait qu’au bout du chemin un œil brillerait, une bouche se fendrait d’un large sourire, et que certains foyers, un peu plus accueillants, lui donneraient une lichette de leur soupe, au coin du feu, avec un petit bout de pain. Ces moments de partage, c’est ce que « l’Paul » désirait le plus au monde. C’était un bonhomme ardent, assoiffé de fraternité. Comme il savait écrire, ou à peu près, il avait noté ses voyages et ses sentiments sur des cahiers retrouvés dans la boîte. Les photos, c’était lui aussi, et cette alliance de cuivre, c’était la sienne. Quand Julie fut grande, elle transcrivit l’intégralité des cahiers de « l’Paul » et puis partit à sa rencontre – plus d’un siècle et demi après – sur les chemins qu’il avait empruntés, frappé aux portes des mêmes maisons, rencontrant parfois les descendants directs des clients de l’ancêtre. Au cours de ses pérégrinations, elle fut souvent accueillie chaleureusement et partagea, elle aussi, la soupe, le pain.
Quand ce grand voyage fut terminé, elle en fit un livre, l’envoya à un éditeur puis à un autre, à deux, à trois, à quatre… Mais les refus – souvent motivés bizarrement – furent systématiques. Et puis, un journaliste du Dauphiné Libéré vint la voir. Il avait entendu parler de son manuscrit par un collègue : voulez-vous être publiée en feuilleton dans mon journal ? Oui ? Oui !
Alors, cela démarra doucement. Julie reçut une première lettre, une autre, puis une suivante, fut invitée dans une radio locale, à FR3, et un éditeur la publia !
« L’Paul » devint célèbre dans la France entière.
Le livre marchait si bien que Julie arrêta de donner des cours…
Après un moment de légèreté (l’argent nous brûlait les doigts) la vie quotidienne devint plus difficile. Julie partait souvent pour répondre à l’invitation d’une librairie organisant une signature. Elle donnait aussi des conférences. Moi aussi, j’avais été interviewé ! Un magazine littéraire avait voulu montrer à ses lecteurs le mari d’un auteur à succès. On m’avait photographié dans les champs, sur mon cheval, dans ma cuisine et même dans ma cave. Si je ne les avait pas freinés, je crois qu’il m’auraient immortalisé sur la lunette des chiottes…
L’Paul a tellement pris d’importance dans notre couple qu’il a fini par y prendre la deuxième place, c’est à dire la mienne. Je bouffais du colporteur à tous les repas, je me lavais les dents avec lui, je respirais le même air que lui et, comme de juste, il s’insinua dans notre lit. Oh, très chastement ! Mais, avant de nous endormir, Julie trouvait toujours le moyen de glisser dans la conversation : « à propos, on m’a demandé une photo de L’Paul, untel m’a téléphoné : il voulait connaître la couleur des yeux de L’Paul, un journaliste m’a dit que… Bidule de la télé m’a invitée, je vais aller à la radio voir Truc pour parler de la philosophie de L’Paul, et puis ceci, et puis cela…
J’étais devenu un attaché de presse, un domestique, un homme de ménage, un chauffeur, un cuisinier et quand l’ancêtre voulait bien quitter momentanément notre couche, un amant de passage… Puis nos caresses, devenues furtives, s’espacèrent, et s’interrompirent complètement.

 

Pendant que je ressasse toutes ces vilaines pensées, je réalise que je n’entends plus rien, là haut. Elle a dû s’asseoir.

 

Ensuite, l’argent a commencé à manquer. Les droits du livre diminuaient d’année en année. Nous n’étions pas aux abois, mais…Les journaux oublièrent Julie qui, pour se garder un « air littéraire », était devenue correspondante du Dauphiné. La belle affaire ! Des comptes-rendus du conseil municipal, des billets – inspirés, mais quand même ! – sur la décoration du cordonnier, le centenaire du… centenaire, le dernier bouilleur de crû de l’Isère, la communion du petit, le départ en retraite de l’employé municipal…
Tout cela ne mettait pas beaucoup de beurre dans les épinards. De plus, le bois se vendait mal, et je commençais à songer aux licenciements…
« Je partirais », m’avait-elle dit une, deux, dix, vingt fois, trente fois peut-être !
Je ne la croyais pas. L’Paul, dans son cadre de bois doré, souriait toujours. Il avait mis un beau bordel chez nous, mais après tout, ce n’était pas de sa faute. Je ne lui en veux pas, et sa marmotte est bien rangée, dans la chambre du haut. A l’intérieur, ses cahiers, maintenant reliés de maroquin vert, reposent à côté de son alliance, et d’une kyrielle de petits animaux en bronze : chats, chiens, souris, cochons, vaches, minuscules poules. C’est tout ce qui reste de la boutique portative de L’Paul.
Et puis, tiens, je n’ai rien à reprocher à Julie !
Elle est partie, et alors ? J’étais devenu un sacré con, à force… Oui, à force… de quoi ?
Je remonte enfin de la cave, un peu ébloui par le soleil de cette fin de journée. Il fait diablement beau ce soir.
C’est l’heure exquise.

 

Julie a une drôle de tête, et des moustaches. Elle a revêtu un uniforme de couleur bleue orné çà et là de quelques breloques.
Mais ce n’est pas Julie.
C’est Guillaume, de la brigade de gendarmerie. Il s’est déplacé lui-même, tout gradé qu’il est. C’est un vieux copain et les nouvelles ne sont pas bonnes.
Mais pas bonnes du tout.
Il ôte son képi, fait son annonce réglementaire, avançe d’un pas, puis m’embrasse, comme jamais il ne l’a fait.

 

 

C’est un chasseur qui l’a trouvée dans un ravin, son vélo à côté d’elle. Elle était méconnaissable. Un accident tout simple, idiot.

 

 

 

Les journalistes sont revenus. Ils ont pris des photos de tout, partout, et je les ai laissé faire. La maison, le village, sont redevenus célèbres. Et des touristes sont arrivés au loin, puis plus près. Un jour j’en ai trouvé un dans la buanderie.
La société immobilière a fait une belle affaire. J’ai bradé presque tout aux brocanteurs puis j’ai fait venir un carton du « vieux campeur » : chaussures, matériel de survie, tente et tout le toutim.
Et j’ai quand même acheté une bagnole neuve. Faut pas exagérer.
Puis quand tout fut bouclé, liquidé, vidé.
Porte claquée.
Sac à dos et marmotte dans le coffre.
J’ai fait un crochet au cimetière. Sous les fleurs, on aperçoit à peine les noms gravés sur la pierre. Inutile de les lire. Je les connais. « Paul Viguier 1779-1850 » y repose à côté de « Julie Viguier 1967- 2008 ».
J’ai pleuré encore une fois, puis je suis parti à sa recherche.

Sur la route.

 

 

 

 » J’ai la nostalgie d’une de ces vieilles routes sinueuses et inhabitées qui mènent hors des villes.. une route qui conduise aux confins de la terre.. où l’esprit est libre… »

 

Henry David Thoreau

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