Dans ma bibliothèque : Montmartre s’en va…

Pour faire plaisir à Cathy, ma copine de Montmartre, voici un texte tiré du joli livre écrit et illustré magnifiquement par Louis Morin : Montmartre s’en va… Publié en 1908.

Une forme de pied de nez à ceux qui veulent, une fois de plus, retirer un peu d’âme de la Butte!

Dédié à tous ceux qui se réfugient derrière la légalité pour justifier tous les saccages!

Les Vieilles Rues de Montmartre

Vous connaissez cette frénésie du voyage circulaire qui, tous les ans, saisit les Parisiens, en août et septembre. Les familles partent pour Caen, Rouen, Lisieux, Vitré, etc. C’est la bonne récréation de l’année. Sitôt descendus du chemin de fer, et les valises portées à l’h6tel, voilà nos citadins, leur Conty ou leur Baedecker en main, à la recherche des vieilles rues, des vieilles maisons, des ruelles et des courettes antiques. Ces habitués de l’asphalte n’ont rien de plus à cœur que de découvrir la bâtisse pittoresque qui tombe en ruines et disparaît déjà sous les reprises de la nature. Plus les murs sont effrités, disjoints, couverts de lèpres ét de lichens, plus nos voyageurs sont ravis. C’est une mode que les romantiques ont introduite, il y a soixante–quinze ans, et qui bat encore son plein.
Demandez, par curiosité, à ces gens-là s’ils ont pris une journée pour visiter Montmartre, qui est à leur porte; ils seront les plus étonnés du monde.
Car il est d’habitude, quand on se pro-mène à Paris, de ne regarder que les passants, les voitures et les devantures de boutiques. Il n’y a personne que des provinciaux et des étrangers pour contempler les merveilleux pa-noramas qui entourent le Sacré-Cœur et le Moulin, et: le Parisien ne lève jamais les yeux pour considérer les capricieuses silhouettes qui, en dépit des règlements les plus précis, laissent à la ville le charme de ses sommets : sur le ciel, les découpures fantaisistes du hasard, la bizarrerie des tuyaux de cheminées et les festons de verdure qui courent aux balcons des cinquièmes.

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Pourtant Montmartre vaut le voyage du touriste. Si vous en suivez les rues, vous vous trouvez transportés cinquante, cent ans en arrière. C’est à peine si quelques réparations modernes viennent vous rappeler que vous n’êtes plus au temps de « la Vie de bohème ». Si vous entrez dans les courettes, si vous voyez l’envers de la rue, l’illusion est complète, a l’amateur de sensations rétrospectives peut savourer ses jouissances favorites. Voici le taudis du concierge, tel que le célèbre M. Pipelet l’habitait au temps d’Eugène Sue, l’escalier sombre où le Charles d’Henry Monnier rencontrait Fanny et lui prenait un baiser silencieux, au passage, dans la pénombre favorable; voici les chambres carrelées et mansardées, avec le chéneau sur le rebord des fenêtres. Voici les fenêtres en avancée sur le toit, avec un bout de balcon de bois propice à l’élevage des volubilis. Tout cela n’est pas très agréable à habiter, mais, pour le flâneur qui y passe cinq minutes, c’est déjà quelque chose comme de la poésie, la poésie de 1830, qui a aujourd’hui de si nombreux fervents.
Mais les vieilles maisons de Montmartre ont ceci en plus qu’elles ont des échappées sur le ciel, des vues plongeantes sur l’océan des quartiers de Paris. De telle maison de la rue de Norvins on aperçoit, dans la brume, Montmorency au nord et Robinson au sud, ces deux pôles du plaisir de nos grands-pères.
Le cœur du Montmartre pittoresque est compris dans l’îlot quadrilatéral formé par les rues Saint-Vincent, du Mont-Cenis, de Norvins ét Girardon. On peut dire que c’est la nature de ses pentes abruptes qui a permis à ce coin privilégié de rester immuable, au milieu du Paris qui se transforme sans relâche.
Chacune des rues de ce pâté de maisons a gardé son caractère particulier.
La rue du Mont-Cenis, qui dévale vers la plaine Saint-Denis, est pareille, avec ses escaliers et ses contreforts, à certaines rues des forteresses d’Italie, de ce pays où toute colline est devenue une place de guerre. Bien mieux encore la rue Cortot, dont un coin semble bâti par Vauban.
La rue Saint-Vincent, longue, étroite, serpenteuse, ombragée, rappelle ces rues du Midi, de construction mauresque, où l’on échappait, entre deux murailles de pierre, aux ardeurs du soleil. Telles sont certaines ruelles du vieux Nice et de Villefranche.

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La rue Saint-Rustique est toute différente; à Saint-Malo il y a des voies semblables, c’est la rue des vieilles citadelles où la place manquait et où les hautes maisons ne pouvaient laisser entre elles qu’un étroit couloir. Dans ce coin, c’est la minuscule cité de Montmartre qui se serre autour de Saint-Pierre, sur un mince terre-plein. La place du Tertre et la place du Calvaire sont les places de cette petite agglomération qui devait avoir sa vie propre et provinciale, une vie analogue à celles de Rueil ou de Saint-Cloud.
La rue de l’Abreuvoir , c’est déjà le fau-bourg de cette cité. Chemin très fréquenté autrefois par les femmes et les fillettes qui des-cendaient à la fontaine du But, les cruches à la main, et par les garçons, à califourchon sur les chevaux et les ânes des moulins de la Butte. Vie rustique et quasi montagnarde qui devait être -pleine de charme et de lumière, circonscrite ainsi dans ce nid de verdure florissante, avec, pour toile de fond, le vieux Paris tout hérissé de toits pointus, en queue d’aronde ou de créneaux.
La rue des Saules est la plus connue de Montmartre, à cause du coin pittoresque qu’elle forme avec la rue Saint-Vincent, sous les espèces du fameux Lapin agile (alias « les Assassins »). Les « Assassins », à cause d’une toile appendue dans la pièce principale et qui représentait une exécution. « Le Lapin agile», parce que le dessinateur Gill avait peint son enseigne : un lapin sautant dans la casserole.
Pleine de grands murs imposants et de verdures, avec des retombées qui jettent des taches d’ombre sur ses pavés un peu arrondis, de forme XVIIIe siècle, la rue des Saules, peu passante, offre un grand nombre de ces grafittis dont nous parlions au chapitre précédent. Si Montmartre disparaissait tout d’un coup sous les cendres, comme Pompéi, ceux qui l’exhumeraient dans des centaines d’années croiraient que les Montmartrois des XIXe et XXe siècles n’avaient que l’amour en tête a que la Butte était une autre Thélème.
Un nom d’homme et un nom de femme, joints par le vocable AIME, ou plus simplement par la lettre M, c’est le texte de presque toutes ces inscriptions. Il y a bien aussi quelques injures à des rivaux et à des rivales, mais cela ne fait que confirmer les passions qui bouillonnent dans le cœur des passants de cette rue « chaulde », comme disait Balzac.
La rue de Norvins aussi est pleine de ces aveux, surtout dans la partie qui avoisine le Moulin. Mais ces inscriptions-là remontent surtout à quelques années) à l’époque où le Moulin avait une clientèle tout à fait différente de celle qui le fréquente aujourd’hui.
A présent c’est le « calicot» et le « madapolam », les cousettes et les midinettes qui viennent y danser. Autrefois c’étaient le gigolo et la gigolette, les jeunes marlous ét les petites marmites de quinze ans.
Après le bal, ils s’en allaient par les vieilles rues, enlacés et, faute d’arbres où graver pour les ages futurs leur déclaration, ils grattaient à la pointe du couteau vingt centimètres carrés de muraille. C’était offi-ciel. Cela remplaçait le maire et le curé. La formule, avons-nous dit, était celle-ci: « Nénesse aime Zizi pour la vie ». Était-ce un engagement de longue durée, ou cela signifiait-il que Nénesse tirerait de Zizi ses moyens d’existence?
A part cela, la rue de Norvins est une rue bourgeoise, de même que la rue Girardon. Il y a, tout le long de ces rues, des jardins suspendus, de petits parcs où l’on peut se croire loin, bien loin de Paris.
C’est dans la rue Girardon que s’élève le fameux « chateau des Brouillards », célèbre dans les fastes de 1840 – 1850 , phalanstère de gens de lettres et d’artistes, sorte de Sainte-Périne des rêveurs et des misanthropes de la capitale.
A l’autrc extrémité de la rue Girardon, voici l’impasse Girardon, qui aboutit à la petite place déserte où s’élève « la Tour ». Cette tour n’a pas d’origines bien précises: les uns en attribuent la construction à une façon d’astronome miteux; les autres à un peintre amoureux des soleils couchants. Telle quelle, elle est amusante par sa silhouette, et, avant la construction des immeubles récents de la rue Caulaincourt, elle dominait fort heureusement le « Maquis », dont on a tant parlé lors de sa disparition.
Cette petite place Girardon est le lieu d’où l’on a la plus jolie vue du Moulin, de la ferme Debray et de « la maison du haut» du peintre Ziem. C’est le motif classique des jeunes rapins paysagistes du quartier. Été comme hiver, été surtout, il y a presque toujours sur ce tertre une demi-douzaine de jeunes messieurs coiffés en mèches retombantes sous un feutre ou sous un béret, avec des vestes sans revers, des pantalons très amples à tire-bouchons et de grands manteaux romains, comme au temps de Raffet. Des jeunesses les accompagnent, habillées de robes pré-raphaéliques à empiècements, coiffées comme les jeunes messieurs de feutres a: de bérets coquettement disposés sur des bandeaux à la Cléo et: se drapant avec beaucoup de grâce dans des capes très amples. Tout ce petit monde s’installe, déploie des chevalets, ouvre des boîtes à peinture, commence une esquisse, puis très vite oublie le travail, s’étend sur l’herbe mêlée de tessons et de papiers graisseux, et se livre aux jeux innocents.
Plus bas, dans la rue Lepic, il n’y a que la « maison d’en bas » de Zîem, qui ait un caractère montmartrois. C’est Montmartre, mais nuancé de Venise d: de Constantinople.
Des moucharabis, comme sur le Bosphore, et la corde qui descend les petits paniers comme au bord de l’Adriatique. Dans le jardin, l’amusement de l’hétéroclite et de J’inachevé. Toutes les toquades que peut se permettre un grand peintre en veine de fantaisie.
« Mettez toujours dans votre art un grain de folie », disait Gœthe. Tout le reste de Montmartre, à part quelques coins de la rue de la Bonne, de la rue de la Barre et de la rue Saint-Eleuthère, n’est plus le Montmartre qui s’en va: c’est le Montmartre qui arrive. Le Montmartre religieux a envahi presque tout le versant Est. Les constructions nouvelles ont détruit le versant Nord. Le square a mangé le versant Sud. Curieux par certains côtés, par exemple par le côté pélerinage, ces Montmartre là ont perdu toute saveur et la basilique elle-même, ses splendeurs, ne peut donner qui se dégage de Saint-Pierre, l’humble vieille petite église) et le poétique cimetière qui ne dévoile qu’une fois l’an les mystérieuses verdures de son calvaire.

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Et comme toute bonne publicité commence par soi-même :

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1 commentaire à “Dans ma bibliothèque : Montmartre s’en va…”


  1. 0 Hélène Guillon-Gabriel 10 déc 2009 à 15:07

    Un autre texte trouvé sur Gallica :
    « Le vieux Montmartre » page 99 du « Guide de l’Etranger à Montmartre » publié en 1900

    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k64097c.image.r=vieux+montmartre.f104.langFR

    qui méritrait d’être publié pour témoigner de l’action de la Société du Vieux Montmartre pour préserver ce » village ».

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