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Archives pour décembre 2010

La lumière brille encore…

C’est vraiment formidable de se sentir loin de Paris. Ici, pas de bruit la nuit, une lune pleine et lumineuse, et une fête de Noël nettement moins envahissante qu’à Paris.
Enfin… Pas vraiment. J’ai découvert ici les maisons illuminées avec des guirlandes vendues dans les supermarchés, et les petits Père Noël pendus aux fenêtres… Une certaine idée de la fête, qui en vaut bien une autre me direz vous.
Mais tout de même, quand je passe en voiture dans la campagne, quand la nuit est profonde et sombre, je reste assez stupéfait lorsque je vois, au loin, en plein champ, une maison illuminée de mille feux colorés… Mais pourquoi donc cette débauche de lumière en pleine campagne? Veux-t-on impressionner les chouettes?
Une des choses bien difficiles à comprendre ici, dans cette steppe Sarthoise habitée par des gens bien sympathiques, mais qui restent parfois, pour moi, assez énigmatiques.
Il en est ainsi du charmant village où j’habite. Un soin extrême a été employé à installer de multiples lumières, et une petite cabane du Père Noël, près de l’église. C’est vraiment touchant. Quand il m’en prend l’envie, je sors à la nuit tombée, et parcours les quelques rues de mon village. 350 habitants en 2010 et 1500 habitants au 18e siècle!
La messe de minuit n’a plus lieu ici. Plus de curé dans une église pourtant si jolie… Et les paroissiens d’autrefois seraient biens surpris par ce silence, le soir venu, sous la pâleur de réverbères… Autrefois cela devait sentir le feu de bois – un peu plus qu’aujourd’hui – la soupe, et on devait certainement croiser quelqu’un, le soir, à la lueur de la lune…
En 2010, bientôt 2011, les maisons vides se succèdent dans les rues, tristes et froides, et parfois, une télévision brille derrière une fenêtre. Un signe bien faible que la vie est là.
Mais toutes ces loupiotes colorées ne sont peut être que des signes désespérés des habitants des campagnes, qui veulent dire : eh, bonhomme, la vie est aussi dans nos maison…
Le père Noël trouve encore des cheminées ici, pour venir déposer ses cadeaux. Dommage que les trois quarts de celles-ci soient devenues glaciales… La lumière brille encore ici. Pour combien de temps?

Rodolphe Trouilleux

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Noël à Montmartre, avec Poulbot…

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A l’occasion des Fêtes de fin d’année, Le Musée de Montmartre vous convie à découvrir une sélection d’œuvres, dessins & affiches sur le thème de Noël à Montmartre et plus particulièrement au travers de l’œuvre de Poulbot et de l’histoire de la République de Montmartre. Montmartre au temps de la fête, par temps de neige… le temps de quelques jours, les visiteurs pourront alors admirer œuvres peintes, dessins et affiches originales créées par les artistes de l’époque dont Poulbot et Willette, notamment pour les « Noël des P’tits Poulbot »…

Et toujours, en prolongation, jusqu’au 31 décembre 2010 : 

« L’Humour à Montmartre de Poulbot à nos jours »

Le Musée de Montmartre vous convie à découvrir une sélection de dessins humoristiques sortis, à l’occasion de la dernière Fête des vendanges de Montmartre, de ses fonds et réserves.Un ensemble de documents, dessins de presse, cartes postales, sont présentés, évoquant l’humour Montmartrois au travers de l’œil amusé qu’ont porté Francisque Poulbot et ses successeurs sur leurs contemporains et sur la société, du tournant du siècle à nos jours.

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Musée de Montmartre

12 rue Cortot 75018 Paris

Tél : 01.49.25.89.37
Fax : 01.46.06.30.75

infos@museedemontmartre.fr

Métros : Lamarck-Caulaincourt, Anvers et le funiculaire. Bus : (Montmartrobus), 80.

Tous les jours sauf le lundi de 11h à 18h
Fermé le 1er janvier et 25 décembre.
Le musée sera également fermé les dimanches 26 décembre 2010 et 2 janvier 2011.

 

La scène est racontée par un témoin direct, un moine bénédictin: « Samedi 12 octobre 1793, on a ouvert le caveau des Bourbons et on a commencé par en tirer le cercueil du roi Henri IV. Son corps s’est trouvé bien conservé et les traits du visage parfaitement reconnaissables … Chacun a eu la liberté de le voir jusqu’au lundi matin. » Placé debout contre « un des piliers de la cathédrale, le cercueil est exposé au peuple. Des badauds s’approchent. Un soldat coupe avec son sabre un morceau de barbe. Une femme gifle le cadavre. Un homme « prélève» deux dents. Un passant arrache un morceau de chemise. Un sculpteur réalise un masque mortuaire.

Le corps sera finalement emporté dans la fosse commune après deux jours d’« acharnement».

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On a retrouvé la tête d’Henri IV!

Un grand moment d’émotion pour l’historien et le parisien que je suis. Lisez ci-dessous cette incroyable histoire. L’un de ses derniers acteurs m’a remercié, car il paraît que je suis le « chaînon manquant » qui a permis de retrouver la tête du bon roi Henry!

Je serai demain à la conférence de presse et vous donnerai un commentaire de mes impressions… sur le vif!

La tête de Henri IV est retrouvée, des scientifiques l’ont authentifiée

Des scientifiques ont authentifié la tête du roi Henri IV, retrouvée après plusieurs siècles de pérégrinations rocambolesques chez un retraité en 2008, une découverte stupéfiante qui pourrait permettre de mettre au jour d’autres reliques royales oubliées.

Assassiné par Ravaillac, un fanatique catholique, le 14 mai 1610, Henri IV a été enterré à la Basilique Saint-Denis le 1er juillet avec tous les autres rois de France. Mais en 1793, son cercueil a été ouvert par les révolutionnaires, a expliqué à l’AFP Rodolphe Huguet, président du Cendre (Cercle d’études des nécropoles dysnastiques et royales européennes), passionné par l’histoire de ce roi.

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AFP – Des scientifiques ont authentifié la tête du roi Henri IV, retrouvée après plusieurs siècles de pérégrinations rocambolesques chez un retraité en 2008, une découverte stupéfiante qui pourrait permettre de mettre au jour d’autres reliques royales oubliées.

La tête de Henri IV est « en très bon état de conservation » et comporte des cheveux et des restes de barbe, souligne une étude du British Medical Journal (BMJ), publiée mercredi, qui détaille cette étonnante découverte.

Elle est « légèrement brunie, avec les yeux à demi clos et la bouche ouverte » et porte plusieurs signes distinctifs: « une petite tache sombre de 11 mm de long juste au-dessus de la narine droite, un trou attestant du port d’une boucle d’oreille dans le lobe droit, comme c’était la mode à la cour des Valois, et une lésion osseuse au-dessus de la lèvre supérieure gauche, trace d’une estafilade faite au roi par Jean Châtel lors d’une tentative de meurtre le 27 décembre 1594″.

L’étude a été réalisée par 19 scientifiques rassemblés autour du Dr Philippe Charlier, médecin légiste de Garches baptisé « l’Indiana Jones des cimetières », connu pour avoir révélé l’empoisonnement au mercure d’Agnès Sorel, favorite de Charles VII, et démontré que les restes conservés au château de Chinon n’étaient pas ceux de Jeanne d’Arc.

Le Dr Charlier a travaillé en collaboration avec l’un des historiens d’Henri IV les plus connus, Jean-Pierre Babelon.

L’étude a été filmée par deux journalistes documentaristes et sera diffusée en février à la télévision, selon leur société de production, Galaxie Presse.

Assassiné par Ravaillac, un fanatique catholique, le 14 mai 1610, Henri IV a été enterré à la Basilique Saint-Denis le 1er juillet avec tous les autres rois de France.

Mais en 1793, son cercueil a été ouvert par les révolutionnaires, a expliqué à l’AFP Rodolphe Huguet, président du Cendre (Cercle d’études des nécropoles dysnastiques et royales européennes), passionné par l’histoire de ce roi.

« Le corps a été jeté dans une fosse commune avec les autres. C’est à ce moment-là, vraisemblablement, que la tête en a été séparée. Aucun document ne dit qui l’a prise. Après la Révolution, des morceaux de dépouilles royales sont réapparus chez des particuliers, un os, un doigt, des cheveux, une omoplate de Hugues Capet », poursuit-il.

La dépouille d’Henri IV, souligne cet historien, était « en très bon état de conservation, car elle avait été embaumée. A l’époque, les gens n’en revenaient pas quand le cercueil a été ouvert car la croyance voulait que seuls les cadavres de saints fussent exempts de putréfaction ».

On retrouve la trace de la célèbre tête dans la collection privée d’un comte allemand au 19e siècle, puis on perd à nouveau sa trace. Elle réapparaît en 1919 lors d’une vente aux enchères à l’Hôtel Drouot, où un antiquaire de Dinard l’achète pour trois francs.

« Il a remué ciel et terre pour prouver qu’il s’agissait bien de la tête du roi, la proposant au Louvre, au musée Carnavalet, mais personne ne l’a cru », ajoute M. Huguet.

A la mort de l’antiquaire, la relique a sans doute été un temps entre les mains de sa soeur, puis sa trace a de nouveau été perdue.

Elle a été retrouvée « il y a deux ans chez un retraité de 84 ans qui la gardait en secret depuis 1955″, selon la société de production.

Les scientifiques qui ont authentifié la relique estiment que leur méthode pourrait permettre d’identifier d’autres restes royaux enterrés dans la fosse commune et les restituer à leurs caveaux d’origine.

Les circonstances précises dans lesquelles la tête du roi Henri IV a été retrouvée ainsi que les résultats complets des analyses scientifiques qui ont permis de l’authentifier doivent être présentés jeudi à Paris lors d’une conférence de presse.

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Un jeune homme distrait… en 1899

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Extrait du Petit Parisien du 21 mai 1899

Marville : un photographe sort de l’ombre!

Vous connaissez Charles Marville? Si vous êtes un amoureux de Paris et de son histoire, ce nom vous dira forcément quelque chose.

Que dit sa biographie « officielle »?

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Charles Bossu dit Marville

Que Charles Marville à débuté sa carrière comme peintre-graveur et que l‘on trouve de ses dessins dans La Seine et ses bords de Charles Nodier publié en 1836 et dans Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, édition de 1838.

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Une illustration de Marville pour La Seine et ses bords de Charles Nodier

Il travaille chez le photographe-éditeur Blanquart-Évrard à partir de 1851 puis, deux ans plus tard, il illustre l’album Sur les bords du Rhin. On le connaît comme le « Photographe du musée impérial du Louvre » puis il immortalise les grands chantiers de restauration de l’époque menés par les architectes Viollet-le-Duc, Abadie ou Millet.

A partir de 1862, « Photographe de la Ville de Paris », il fait une série sur le mobilier urbain puis est chargé de photographier les rues du vieux Paris appelées à disparaître. Un ensemble magique, heureusement préservé, nous permet de visiter les ruelles du centre et des faubourgs de la capitale. Des vues passionnantes, à l’ambiance poétique, où nous pouvons nous perdre dans les détails. Quand nous regardons ces photos, nous retrouvons bien sûr le Paris des années 1860-1870 mais aussi celui du XVIIIe siècle. Le temps est suspendu dans les photos de Marville et tout le charme du vieux Paris y transparaît.  Le travail d’un photographe sensible, qui ne s’est pas contenté de produire un relevé technique.

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Rue des Francs-bourgeois-Saint-Marcel (empl. Bd Saint-Marcel)

Pour les historiens de la photographie, la fin de vie de Marville demeurait bien mystérieuse. Où était-il mort, quand ? Etait-il marié ? Où reposait-il ?

Des questions que Marc Durand, secrétaire de documentation aux Archives nationales et rédacteur d’un inventaire des photographes parisiens du XIXe siècle très attendu, se posait lui-même, ainsi que Sarah Kennel, conservatrice au « National gallery of art » de Washington, qui vint un jour voir Marc dans son bureau. (Cette jeune femme prépare  une exposition Marville qui doit se dérouler à Washington courant 2012-2013). Et elle sortit de son dossier « Marville » la même question…   Un énorme point d’interrogation!

Marc Durand eut alors la bonne idée d’en parler à Daniel Catan, un fouineur, un fureteur comme je n’en connais pas deux, un fameux « détective de l’histoire », un ami commun qui se chargea de cette mission impossible : découvrir les traces de Marville.

Et là, Daniel Catan partit en campagne, ratissant tout, ne loupant rien, furetant dans les services d’archives, les bibliothèques, et passant un temps fou à chercher…

Et il trouva, le bougre !

Il découvrit ce que tout le monde avait cherché depuis des dizaines d’années – mais au fait,  avaient-ils vraiment cherché ?!

Daniel a trouvé tout, tout, tout, et même plus !

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Rue des Prêtres-Saint-Séverin

 Le petit BOSSU…

La révélation la plus importante est celle du vrai nom de Marville : Charles-François Bossu. Né dans une famille parisienne en 1813 ( et non en 1816, comme on le pensait auparavant), le jeune Bossu prend le pseudonyme Marville au début de sa carrière d’illustrateur et de peintre dans les années 1830. Bien qu’il ait été connu sous le nom de Marville jusqu’à sa mort à Paris le 1er juin 1879 ( deux informations nouvelles), il ne changea jamais de nom de façon légale, donc une grande partie des documents officiels, concernant divers épisodes de sa vie, sont passés inaperçus pendant des années.

Sarah Kennel et Daniel Catan, n’ont pas seulement confirmés la biographie de Marville, y comprit ses liens de parenté et sa relation, sa vie durant, avec sa compagne (nommée dans son testament), mais a également mis à jour une foule de détails importants éclairants l’évolution et les circonstances de sa carrière.

Attendons la suite…

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Entrée de l’atelier de Marville, n°66 Bd Saint-Jacques

J’ai eu entre les mains le testament de Charles Marville, un fameux document où il explique pourquoi il a changé de nom…  Cette pièce révéle les préoccupations d’un homme sensible qui ne pensait pas qu’en 2010, si longtemps après sa mort, des historiens, amoureux de Paris et des belles images, se passionneraient pour sa vie et son oeuvre!

J’attends comme tout le monde la suite des révélations. Nul doute que Daniel Catan et Sarah Kennel communiqueront les suites de leurs recherches dans un avenir plus ou moins proche.

Soyons patients et félicitons Daniel Catan, qui sait découvrir les sources et perdre du temps dans les méandres des archives…

Lui a trouvé ce que tout le monde cherchait depuis si longtemps…

Les historiens de Paris et un certain Charles Bossu, dit Marville, lui en sont très reconnaissants.

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Une illustration de Marville pour La Seine et ses bords de Charles Nodier

 

Une nouvelle : chère Eudoxie

 

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Chère Eudoxie

 

Sophie caressait doucement le tissu de la robe qu’elle revêtirait ce soir. C’était une soie douce et onctueuse, légère comme un papillon. Elle aimait beaucoup cette sensation, ce frissonnement délicat de l’étoffe sous les doigts. Elle porta la robe vers sa joue, sourit, heureuse et détendue, puis soupira d’aise :

-       Il faut que je mette tous les atouts de mon côté, c’est un moment important de mon existence !

Elle avait à peine formulé cette phrase, que Tatiana, son accompagnatrice assise dans un coin de la chambre, ne put s’empêcher de faire rouler un juron en russe, avant de continuer, dans un invraisemblable roulement de R :

-       Vous êtes une petite écerrrrrvelée.  Un pareil rendez-vous pour une fille de votrrrre âge et de votrrrre condition. C’est de la folie !

-       Ah, Tatiana, vous serez toujours une invraisemblable duègne. Que voulez-vous donc qu’il m’arrive ? J’ai vingt cinq ans depuis hier, je suis assez forte pour me défendre. Et vous m’accompagnerez, comme toujours…

-       Oui, je vous conduirrrai dans ce lieu de perdition dans ce quarrrrtier infâme des Batignolles, au Père de la bouteille, de la chopine, euh…

-       Mais non, au Père Lathuille, dans ce fameux cabaret fréquenté par l’avant-garde de la littérature et de la peinture. Zola, le grand Zola y est venu souvent. Vous vous rappelez de ce merveilleux roman que vous m’avez lu il y a quelques mois à peine : La faute de l’Abbé Mouret, quelle merveille. Et bien il est de Zola…

-       Une œuvre impie…

Tatiana avait prononcé ces dernières paroles et serrant les poings, songeant à ce diable d’écrivain « naturaliste », comme ces fielleux Goncourt…

Sophie brossa sa longue chevelure rousse et tendit la brosse en direction de son interlocutrice, qui se leva, et en un tour de main, fit à Sophie une merveilleuse coiffure toute charpentée d’épingles. Elle contempla son travail dans la glace de la coiffeuse.

Sophie souriait, belle comme un soleil.

L’astre, justement, inondait Paris d’une douce lumière de fin de saison. Par la fenêtre ouverte, les bruits de la ville montaient : les trots réguliers des chevaux, la puissante réclame du « vvvvviiiiiiitttttrier ! » qui remontait la rue, le dos chargé de carreaux neufs et brillants, et les chaudières des bateaux mouches qui, dans un « tcheu, tcheu » régulier, voguaient le long de la Seine.

Sophie se leva, fit tomber sa chemise de nuit, et attendit qu’on l’habillât, silencieusement, superbe dans la nudité de sa jeunesse.

Après le repas, qu’elle prit seule – ses parents étaient partis aux eaux, à Vichy – Sophie fit une promenade au champs de Mars. Tatiana, accrochée à son bras, semblait être de meilleure humeur. L’air sentait bon, les cailloux de l’allée crissaient finement sous les bottines. Tout en avançant, Sophie piquetait le sol de la pointe de son ombrelle. Elle ne voulait pas le montrer, mais elle était terriblement excitée. Quelle formidable aventure !

Un mois auparavant, jour pour jour, était parvenue aux parents de Sophie, une lettre cachetée provenant de la Sarthe. C’était naturellement Paul, le frère d’Eudoxie, qui envoyait ce billet, au contenu déconcertant.

Ma chère sœur,

Pour une fois, je ne commencerai pas cette lettre par l’inventaire des bonnes et mauvaises nouvelles touchant de près ou de loin notre famille et le château qui l’abrite. Tout va bien : nous vieillissons et notre baraque aussi, à la seule différence qu’elle était là avant nous et que, grâce à l’argent que j’engouffre dans son entretien, elle se portera comme un charme après notre mort. Enfin, c’est un détail, j’ai hérité du bébé, il faut bien que je le nourrisse.

Ton imbécile de mari n’en rate pas une : il nous a adressé – c’était bien aimable de sa part – un genre de maquignon parisien encore plus roublard que nos paysans sarthois. Il nous a acheté cinq chevaux à très bon prix – pour lui – et je ne souhaite pas vraiment qu’Amédée – ce beau-frère désœuvré à qui je serre tout de même la main – renouvelle ce type de recommandation. Grâce à lui, je me suis fait avoir dans les grandes largeurs.

Mais arrêtons là les viles attaques familiales et parlons justement de nous, enfin, de vous, enfin, de nos enfants.

Tu sais que Lucien, mon grand dégingandé de fils et brillant sous officier, ne nous a encore présenté personne. A mon humble – mais autorisé – avis, mon grand maigre est encore puceau. Pardonne, chère Eudoxie, cette facilité de langage, mais je vous pas comment dire cela autrement. A trente ans passés, on n’est plus vierge ou alors c’est faire une offense à la mère de notre Seigneur…

J’ai cru aussi pendant un temps, que notre Amédée avait un penchant pour Cupidon… à l’envers. Mais il n’en est rien, ses camarades de l’armée me l’ont assuré, dont le fils Courtois, qui connaît bien le sujet. C’est un garçon charmant qu’il faut voir en ville, en veste claire et canne à pommeau d’or. S’il revêtait une robe et portait un faux cul, il serait une belle jeune fille…

Mais je m’égare…

Bref, comme nous ne savons que dire et que faire, nous avons, Marie Françoise et moi-même, toujours évité ce sujet en parlant avec Amédée.

Tu nous a envoyé récemment de belle photographies de Sophie collées sur carton à tranches dorées. Ma nièce est une véritable beauté, quelle classe, quelle grâce ! Tout le portrait de sa mère…

J’avais posé les deux photos sur mon bureau, pensant les glisser dans l’album de famille un peu plus tard, quand je me suis aperçu, deux jours après, qu’il en manquait une. J’ai tout de suite accusé notre bonne d’avoir fait, une fois de plus, un ménage un peu sévère, mais elle a nié, en pleurant avec son accent de la Ferté Bernard : « C’est po moua msieur, je l’ju ».

Pauvre Zéphirine… Heureusement, mon fiston l’adore, et il n’aime pas l’injustice. Juste après, il est entré dans mon bureau, l’air penaud, pour m’avouer qu’il était à l’origine de la disparition.

Il sortit la photo de Sophie de la poche intérieure de son portefeuille et me la tendit en rougissant comme un malheureux

-       Voilà…père…

Il s’assit avant que le lui propose et commença à se tourner les mains. J’étais à la fois sidéré et déconcerté. J’ouvris la bouche pour parler, mais il sortit, en lieu et place d’une quelconque parole, un gargouillis incompréhensible.

J’étais aussi embarrassé que mon fils. Je m’installais à ses côtés devant le bureau. Ce fut lui qui risqua quelques mots :

-       Heu, il s’agit bien de Sophie, n’est ce pas ?

-       Oui, ta cousine. Elle a bien grandi, c’est une jolie femme…

-       Oh oui !

Lucien avait jeté cette affirmation dans un curieux haut le corps. C’était un véritable cri du cœur. Gêné, il devint encore plus cramoisi. Un long silence suivi puis il risqua :

-       Elle habite toujours à Paris ?

-       Bien sûr, chez ta tante Eudoxie. Elle serait ravie de te revoir…

-       Et ma cousine aussi ?

-       Oui, si l’on peut dire. Tu te souviens d’elle ?

-       Très peu. De toute façon, quand nous avons quitté la capitale, c’était encore un bébé…

Notre conversation roulerait encore si je n’avais pas précipité la suite.

Pour résumer, je te dirai que Lucien souhaite rencontrer sa cousine, à Paris, en dehors de toute présence familiale – je sais ce que tu penses ! – mais mon garçon est si timide qu’il ne veut absolument pas être mis en présence de Sophie accompagnée de qui que ce soit, y compris de son accompagnatrice cosaque.

Tu ne peux pas savoir à quel point nous sommes heureux ! Que Lucien se décide  enfin à venir à Paris, seul ! Quelle aventure !

Si tu le veux bien, nous le mettrons au train un jour prochain à dix heures. Votre cocher pourra certainement venir le chercher à son arrivée !

Oui ? Tu es formidable !

Reçois mille baisers fraternels.

Paul

P.s. : J’ai pensé à un endroit charmant pour cette rencontre : le Père Lathuille aux Batignolles. J’y ai passé de belles heures dans ma jeunesse. C’est très chic et verdoyant… Et puis ne t’inquiète pas pour les suites de cette entrevue. Mon fils est un peu sot, mais c’est un garçon pétri de bonnes manières.

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Eudoxie avait posé lu deux fois cette lettre en riant. Décidément son Paul de frère ne changera pas !

Sophie fut aussitôt informée de cette visite impromptue. Rencontrer son cousin Lucien ? A Paris ?

-       Il paraît qu’il te trouve ravissante. Il a bon goût, cet homme. 

-       Et lui ? Tu l’as déjà vu ?

-       Oui, mais il y a plus de vingt ans ! Je ne peux rien t’en dire…C’était un petit garçon. Il a dû tellement changer…

Alors qu’elle paraissait si contente, Sophie se renfrogna soudain.

-       C’est bien joli tout ça. Il a vu ma photo, mais quand je serais devant lui, il fera comme tous ces garçons que tu m’as présenté : il partira déçu et je n’entendrai plus jamais parler de lui…

Eudoxie fut un peu gênée. Tout comme sa fille, elle redoutait cette réaction. Elle rassembla tout l’optimisme qu’elle avait en elle, puis lança :

-       La situation est un peu différente. Lucien est ton cousin germain, il n’a rien d’un étranger.

Le temps passa, une date fut retenue, puis le fameux jour arriva enfin.

Sophie était fin prête : sa robe de soie épousait agréablement la moindre de ses formes, le corset était un peu lâche, et c’était aussi bien car la jeune fille, très mince, aurait pu se passer de ce genre de lingerie.

La coiffeuse, venue de la rue Saint-Dominique, termina son œuvre en plaçant à l’aide de deux épingles croisées ; le superbe chapeau de Sophie :

- Tu te rends compte Yvonne, un chapeau de chez Guillemot, quelle merveille !

Et l’ouvrière, un peu jalouse, admirait en effet ce chef-d’œuvre de paille d’Italie mauve, mais après tout, elle était contente de la joie manifestée par Sophie, une cliente, bien sûr, mais aussi une amie de son âge… Qu’elle trouvait trop solitaire.

Yvonne, après avoir remercié la mère de Sophie pour son pourboire si généreux, renferma son petit matériel dans sa valisette, puis partit en souhaitant une très bonne soirée à Sophie.

-       Merci Yvonne, à bientôt, et portes-toi bien !

Quand Eudoxie fut seule avec sa fille, elle passa derrière elle puis, d’un geste :

-       Ne bouge pas…

Sophie se raidit quelque peu, quand elle sentit un contact un peu lourd autour de son cou. Sa mère lui dit alors :

-       Surtout ne touche à rien, tu pourrais détacher les perles !

-       Quoi ? Tu me prêtes le collier de grand mère ?

-       C’est le moment ou jamais, ma fille, de mettre en valeur ta beauté.

La jeune fille put enfin frôler de ses doigts, le « six rangs » offert à Bénédicte par l’impératrice Eugénie, une  merveille éblouissante.

Et fouette cocher !  Le fiacre remonta l’avenue du Bois au galop, tourna à l’Etoile, et se dirigea vers Monceau.

Assises face à face, les deux voyageuses se regardaient en silence. Quand le sapin s’engagea boulevard des Batignolles, Sophie dit à Tatiana :

-       Donc, nous faisons comme convenu : tu m’accompagne chez Lathuille, tu m’installes et tu me laisses !

-       Moi, complice d’un pareil rendez-vous. Quelle horreurrrrrr !

La servante russe achevait de rouler un dernier r quand le fiacre s’immobilisa.

-       On y est les petites dames !

Le cocher fut prié d’attendre, pendant que Sophie, avec mille précautions, descendait du marchepied. Une petite marchande de violettes qui passait juste à côté, fut interpellée par la jeune fille :

-       Comme ça sent bon ! Tu m’en prends hein, dis, Tatiana ?

La vieille descendante des steppes donna trois sous à la fillette puis accrocha le petit bouquet violet au réticule de Sophie.

Nous avons rrrrrretenu…

Le maître d’hôtel, vieil homme compassé à favoris conduisit les deux femmes dans un cabinet particulier capitonné  de velours grenat. Une glace recouvrait le fond de la petite pièce.

Sophie s’installa confortablement dans la banquette.

-       Tu peux me laisser, maintenant.

Tatiana se raidit un peu, serra imperceptiblement le poignet de la jeune fille, et s’éloigna. Bouleversée par l’aventure, elle faillit oublier le fiacre.

-o-o-

-       Mademoiselle désire prendre quelque chose ?

-       Oui, une eau sucrée, merci monsieur.

Sophie dégustait sa boisson à petites gorgées en écoutant le brouhaha qui parvenait à ses oreilles, le cliquetis des couverts, des bruits de pas pressés, et le celui de bouchons sautant régulièrement… Des rires fusaient, des rires de femmes un peu grises, la grosse voix d’un monsieur, et des odeurs de figue, de ris de veau, de poulet grillé et d’artichaut sollicitaient les narines de la demoiselle.

Des pas précipités l’avertirent que son hôte approchait. Sophie tourna la tête, sourit et elle entendit une voix suave lui dire :

Chère cousine, pardon pour cette attente impardonnable !

Le jeune homme s’était précipité, avait saisi la main de Sophie, s’était légèrement incliné.

Et c’est en se redressant qu’il vit… Qu’il comprit toutes les recommandations de son père…

Sophie devina l’embarras du jeune homme, et dit aussitôt :

-       Oui, mon  cousin, je ne vois pas… La nature n’a pas  voulu me donner des yeux.

-       Mais mon Dieu, chère Sophie, qu’il a été généreux avec le reste !

Elle ria de ces mots révélant le trouble du jeune homme.

Ils commandèrent du champagne.

Il s’enivrèrent.

La porte fermée du cabinet particulier a empêché toute indiscrétion, pourtant, moi, je sais que, ce soir-là, des lèvres effleurèrent un poignet, puis s’aventurèrent sur la joue très douce d’une jeune aveugle ravissante.

Des serments s’échangèrent, des promesses aussi, jamais tenues ensuite.

Le 26 mai 1903, il faisait un temps magnifique à Passy, quand Sophie, sans hésiter le moins du monde, prononça un oui et passa l’anneau à Lucien[1].

(copyright) Rodolphe Trouilleux

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[1] Mobilisé en 1914, Lucien se perdit au fond des Dardanelles, un vilain dimanche de juillet. Depuis, les descendants de Sophie, réunis chaque année à la date anniversaire de sa mort, continuent d’honorer la mémoire de l’ancêtre en déposant un petit bouquet de violettes sur sa tombe. Sophie H. de L. s’est éteinte en 1979 après une vie bien remplie, consacrée à aider les mal voyant. (Merci à madame H. de L. petite fille de Sophie, d’avoir bien voulu me confier l’histoire de sa grand mère R.T.).


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