Le caillou mort d’amour par Charles Cros

 

Histoire tombée de la Lune.

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Le 24 tchoum-tchoum (comput de Wéga, 7e série), un épouvantable tremblement de lune désola la Mer-de-la-Tranquillité. Des fissures horribles ou cbarmantes se produisirent sur ce sol vierge (1) mais fécond.

Un silex (rien d’abord de l’époque de la pierre éclatée, et à plus forte raison de la pierre polie) se hasarda à rouler d’un pic perdu et, fier de sa rondeur, alla se loger à quelques phthwfg (2) de la fissure A. B. 33, nommée vulgairement Moule-à-Singe.  

L’aspect rose de ce paysage, tout nouveau pour lui, silex à peine débarqué de son pic, la mousse noire du manganèse qui  surpIombait  le frais abîme, affola le caillou téméraire, qui s’ar­rêta dur, droit, bête.

La fissure éclata du rire délicieux, mais silencieux particulier aux Etres de la Planète sans atmosphère. Sa physionomie en ce rire, loin de perdre de sa grâce, y gagna un je-ne-sais-quoi d’exquise modernité. Agrandie, mais plus co­quette, elle s’emblait dire au caillou : « Viens-y donc si tu l’ose !… »

Celui-ci (de son vrai nom 8KKJRO (3) jugea bon de faire précéder son amoureux assaut par une aubade chantée dans le vide embaumé d’oxyde magnétique.

Il employa les coefficients imaginaires d’une équitation du quatrième degré (4). On sait que dans l’espace éthéré on obtient sur ce mode des fuges sans pareilles. (Platon, liv. XV, § l3).

La fissure (son nom sélénieux veut dire « Au­gustine ») parut d’abord sensible à cet hommage. Elle faiblissait même, accueillante.

Le caillou, enhardi, allait abuser de la situation, rouler encore, pénétrer peut-être …

Ici le drame commence, drame bref, brutal, vrai.

Un second tremblement de lune, jaloux de cette idylle, secoua le sol sec.

La fissure (Augustine) effarée se referma pour jamais, et le caillou (Alfred) éclata de rage.

C’est de là que date l’âge de la Pierre éclatée.

Charles Cros.

(1) Nous ne pouvons pas tenir compte des infâmes calomnies qui ont circulé sur ce sol.

(2) Le phthwfg équivaut à une longueur de 37 mille mètres d’iridium à 7° au-dessous de zéro.

(3) Ce prénom, banal dans la Planète, se traduit exactement « Alfred ».

(4) Le texte lunaire original porte «du palier du quatrième étage». Erreur évidente du copiste.

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