L’ami des livres

-       Et pis y faut que je la nétouaille aussi la caisse des z’haricots ?

-       Oui mon garçon, ensuite tu videras tous les bocaux de bonbons pour que maman puisse les laver. Et avant de manger, n’oublie surtout pas de trier les lentilles. On nous les a livrées ce matin et le monsieur du « Renard d’or » m’en a commandé trois kilos pour demain…

Depuis sept heures du matin jusqu’à la fermeture de l’épicerie, sur les huit heures du soir, je n’arrêtais pas de brosser, triturer, laver, peser, compter. Je mettais le vin en bouteille, le café en paquet, pesais le sel, râpais du gruyère et j’en passe. La publicité en plâtre du « vermifuge Lune » trônait à côté de la caisse de madame Pitopoil : elle adorait cette tête d’enfant toute ronde, pleurant à chaudes larmes, cadeau du pharmacien voisin. Moi, cette satanée bouille me ramenait à mon propre sort, celui d’un gosse de l’Assistance perdu dans un infâme commerce.

Oh ! Les Pitopoils, mes patrons, étaient plutôt des braves gens, mais ils ne me laissaient pas disposer d’un seul instant. J’étais leur domestique, leur garçon de ménage, leur éplucheur de pommes de terre et, ce qui était plus positif, leur fils de substitution.

La photo du remplacé, le Marcel, était bien en place, dans son cadre de bakélite, juste à côté d’un vase de fleurs, sur le buffet de la salle à manger. Ce gars souriant, à bonne gueule, avait sauté sur une mine pendant la guerre. Il avait juste un peu plus de vingt ans, et ses parents ne s’en étaient jamais remis.

Et moi, quelque temps auparavant, j’étais descendu de l’autocar, valise en carton nouée d’une ficelle en main et béret sur la tête, l’allure un peu maigrichonne renforcée par un tricot trop grand. Une dame et un monsieur souriants m’attendaient. Ils m’embrassèrent un peu gauchement, elle me prit la main et lui s’empara de ma valise. Quelques centaines de mètres à parcourir entre l’arrêt du car et l’épicerie, un court chemin gravé dans ma mémoire. Un silence gêné de part et d’autre et quelque chose de bien, comme une vague qui me submergeait. Moi, qui n’avait jamais connu la chaleur d’un foyer, les caresses d’une mère, la protection d’un père, j’avais conscience que tout cela me parvenait en vrac, enfin, comme un apaisement après l’orage.

Au bout de la rue, je découvris l’univers qui allait être le mien pendant des années. La boutique étalait sa longue façade en bois, entre une boucherie et une cordonnerie. Le fond rouge portait en lettres bien rondes au-dessus des vitrines : EPICERIE DES ALOUETTES, et des lettres d’émail blanc collées en arc de cercle sur les vitres détaillaient l’essentiel des articles disponibles dans ce commerce, « vins fins » « épices », « confitures », « alcools », condiments, etc…

Des plaques émaillées vissées sur les côtés vantaient les mérites des pâtes OGA, du Rhum « à l’Africaine » et du café SANKA.

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Comme le magasin était fermé, nous passâmes par la cour pour rejoindre le logement de mes nouveaux parents. On me débarrassa de mon béret, de mon tricot, la dame me fit asseoir à table puis me noua une serviette blanche autour du cou.

En face de moi, le monsieur s’installa, me considéra un instant puis passa sa serviette dans l’échancrure de sa chemise :

-       Tu dois être bien fatigué après un si long voyage ?

Je répondis d’un faible oui puis attendis la suite. Elle ne tarda pas à arriver sous la forme d’un fameux gigot, de bons fromages et d’une merveilleuse tarte aux prunes. J’arrosais tout cela d’eau rougie. Pendant que je mangeais, on me posait mille questions auxquelles je tentais de répondre le mieux possible : si j’avais connu mes parents ? Si je dormais bien la nuit, si on m’avait bien traité à l’orphelinat, que sais-je encore ? Mon copain Paulot m’avait bien prévenu : n’en dit pas pas trop à tes patrons. Moins ils en sauront, mieux cela vaudra. Lui, il était parti avant moi pour le Nord. Il en bavait pas mal dans un bistrot où tous les ivrognes se donnaient rendez-vous. C’était dur, mais il était un peu plus âgé que moi et surtout plus costaud. Un malin le Paulot, pour sûr, et gentil avec ça.  Il était venu plusieurs fois me voir à l’orphelinat et m’avait apporté du chocolat, des biscuits. Il jouait un peu au grand frère avec moi. Bref, il m’avait rancardé quand je lui avais dit que je partais à mon tour. Ses patrons étaient des sales gens, il en bavait et ne voulait pas qu’il m’arrive la même chose.

Je n’avais donc pas été très bavard au cour du repas. Quand celui-ci fut terminé, la dame me conduisit dans ma chambre. Quand je vis tous ces jouets, ce joli lit bleu, ces images fixées au mur, je n’en crus pas mes yeux.

La dame me déshabilla puis me donna un pyjama en coton rayé – le premier de ma vie. Et quand elle éteignit la lumière, je m’endormis d’un coup, comme assommé par toute cette nouveauté.

La nuit fut courte. Le lendemain je me réveillais dans un conte de fées. Quand ma nouvelle maman tira les rideaux, la lumière inonda la pièce, et je compris que je n’avais pas fait un rêve. Tout était là comme la veille : le lit, les jouets, tout le reste.

Je dévorais mon petit-déjeuner et après la toilette, j’enfilais mon nouvel uniforme constitué d’une culotte courte, d’une chemise et d’une blouse grise passée par-dessus. Monsieur le nouveau papa me reçut dans l’épicerie, et commença à m’expliquer ce qui m’attendait : les haricots, les lentilles, le café, la moutarde et j’en passe.

Puis les journées, les mois, et une, deux, trois années, glissèrent comme une poignée de lentilles dans une main entrouverte…

J’étais devenu l’indispensable vendeur, le rouage essentiel de l’épicerie familiale. Je travaillais tous les jours sauf le dimanche. J’étais nourri, logé, bien traité puis, très vite, je devins aimé, adoré par mes parents adoptifs.

Un jour, alors que le vent soufflait et qu’une fine pluie recouvrait tout, ruisselant aux vitres et collant aux murs, monsieur Pitopoil m’emmena dans sa voiture. Après avoir roulé un bon quart d’heure, nous parvînmes en banlieue, dans un petit village. De hauts murs, une grille qui grince, des graviers crissant sous les pieds, et des dalles gravées de noms et de regrets éternels.

C’était là. Une tombe toute blanche : « Marcel Pitopoil, mort pour la France 1897-1918 ». Un médaillon émaillé portait le portrait toujours souriant du disparu. Mon nouveau papa inclina la tête, serra ma main très fort et… la pluie céda le pas à l’éclaircie.

Le retour fur très gai. Une visite au marchand de jouets, une glace à la vanille, un Mécano rouge et vert. A la terrasse du café, papa me caressa la joue du dos de la main. Il semblait content.

Depuis cette journée, nous sommes retournés au cimetière, mais maman ne nous accompagnait jamais, il ne fallait pas en parler, et tout semblait aller comme de coutume.

C’est comme ça que l’enfant de l’assistance que j’étais remplaça l’autre, le Marcel tombé au champ d’honneur, mort pour papa et toujours vivant dans le cœur de maman.

Paulot n’en revenait pas. « Toi, mon vieux, t’es un vernis comme c’est pas possible » me disait-il tout le temps, quand il venait me voir. Il était très bien accueilli, venait manger le poulet du dimanche… il apportait toujours des fleurs pour maman, des cigarettes pour papa. Un jour, Paulot eut une petite discussion seul à seul avec papa. Mon copain en est ressortit en larmes. En m’embrassant, il faillit me broyer l’épaule. J’étais inquiet et voulait savoir… Mais Paulot me quitta en plaçant l’index gauche sur ses lèvres et en levant le pouce de la main droite. Tout allait bien… Mais pourquoi tous ces mystères ?

Deux mois après, dimanche, comme d’habitude, Paulot débarqua avec son bouquet, ses cigarettes, et son sac. Papa l’avait embauché. Lui aussi eut sa chambre, mais à l’extérieur. Il était plus âgé que moi, plus indépendant. Il mangeait tous les jours à la maison. Nous étions une famille, c’est sûr.

Mais il me manquait quelque chose que je ne pouvais définir. J’en parlais à Paulot qui haussait les épaules : « tu seras jamais content ma parole ! ».

L’univers des bocaux, des boîtes de conserves, des bouteilles d’huile et de vinaigre, c’était bien beau, mais pas très drôle. Le soir, je feuilletais des magazines illustrés, je fabriquais des bonshommes en pâtes à modeler puis j’inventais des histoires. Je les racontais à mes parents et à Paulot. Tout le monde rigolait et maman disait toujours après ces petits spectacles :

-       Mais, mon Dieu, où va-t-il chercher tout ça ?

Pour moi, mes princesses et chevaliers étaient bien réels, et quand l’écuyer marchait dans les rues d’une ville de légende, je marchais à ses côtés. En fait, je crois bien que l’écuyer c’était moi, tout comme ce preux chevalier et même cette princesse aux longs cheveux blonds… Je vivais dans mes rêves, au milieu des sacs de café et des litres de bibine.

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Lorqu’un jour de mai – je m’en rappelle comme si c’était hier – la sonnette du magasin retentit et je vis entrer un homme grand et mince, vêtu d’un élégant complet gris. Nouveau libraire de la ville, il venait se présenter à mes parents. Après un moment d’arrêt, mon père dévisagea ce nouveau venu, et ce dernier en fit autant. Le visage de papa se fendit d’un large sourire :

-       Michel ? Michel Divray ?

-       Oui… Et vous… Et toi tu es Raymond… Pat… Raymond… Pi…

-       Pitopoil…

-       C’est ça !

Ce monsieur et papa était des copains de classe, et ces retrouvailles semblaient d’autant plus extraordinaires que les hommes étaient à des centaines de kilomètres de leur village. Trente ans s’étaient passés et les deux hommes semblaient se retrouver avec un immense plaisir.

Comme certaines personnes le font lors de moments intenses d’émotion, ils se serrèrent la main, se touchèrent l’épaule, tout en parlant, mais en parlant à n’en plus finir ! Le monsieur bien habillé étant pressé et ne pouvant rester plus longtemps, papa l’invita pour le dimanche suivant :

- Et avec ta femme, si tu es marié ?

Monsieur ne répondit pas mais sourit simplement en disant :

-       À dimanche !

Et il sortit rapidement.

Tout en refermant la porte derrière lui, papa s’exclama :

-       Ah ! Sacré Michel ! Quel plaisir…

Puis deux jours passèrent, utilisés essentiellement par mes parents adoptifs aux préparatifs du repas dominical. Je crois qu’un grand roi n’aurait pas été attendu avec plus de ferveur. Papa commanda le meilleur champagne, des huîtres, du foie gras et maman repassa la nappe des jours de fêtes. Pour l’occasion, elle s’acheta même une nouvelle robe aux « Ciseaux d’or », la boutique chic de la ville.

Paulot et moi, nous fûmes inspectés comme les gardes d’un régiment d’honneur. Rien ne devait manquer à notre tenue : les boutons furent comptés, les souliers brossés, les mèches rebelles domptées.

Puis midi sonna au clocher de Sainte-Marthe, ce fameux dimanche. Juste après le deuxième coup, on sonna à la porte de la boutique. C’était monsieur Michel, seul, porteur d’un énorme bouquet de roses pour maman, et d’une grosse boîte de cigares pour papa.

Tout le monde s’installa autour de la table, dans une bonne humeur communicative, et papa s’occupa des apéritifs. Exceptionnellement, l’eau rougie fut bannie de ce fameux repas de retrouvailles. J’eus droit à un petit verre de vin cuit amer, et Paulot sirota avec délices une dose de Berger.

Et nos deux copains d’hier commencèrent à discuter, évoquant dans le désordre leurs souvenirs communs, leurs parents, toutes les bêtises du passé…

Pendant que maman était partie chercher les assiettes à dessert, papa lâcha, mine de rien :

-       Et Mireille… Tu sais ce qu’elle est devenue, Mireille ?

Il faisait une drôle de tête en disant cela. Et Michel en fit une autre en répondant :

-       Ah ? Mi… reille ? Oui… Bien sûr…

-       Oui ?

-       Je crois qu’elle est partie pour l’étranger avec un fabriquant de machines à coudre. Un type très riche…

-       Tu crois ?

-       C’est ce qu’on m’a dit…

-       Il y a longtemps peut-être ?

-       Quelques années…

-       Et tu l’as revue ?

-       Pas très récemment… Vite fait.

-       Toujours aussi belle ?

-       Encore plus qu’avant…

Maman revint de la cuisine à ce moment, porteuse des assiettes utiles pour manger le fameux gâteau… Quand elle les posa bruyamment sur la table, je surpris les regards croisés des copains et des yeux brillants qui en disaient long sur la beauté d’une fille d’autrefois…

Naturellement, on changea de conversation… Ce que je regrettais, car celle-ci était pour moi fort passionnante… On parla un peu de politique, des affaires, et on compara les mérites de l’épicerie à ceux, plus hypothétiques, de la librairie.

Monsieur Michel pensait faire de bonnes affaires dans notre ville, qu’il jugeait un peu pauvre intellectuellement :

-       On ne doit pas lire beaucoup ici ! J’ai du pain sur la planche !

C’est alors que papa haussa imperceptiblement les épaules. Lui ne lisait jamais, à part le catalogue Manufrance et l’almanach Vermot, cette dernière brochure le faisant d’ailleurs beaucoup rire. Il aimait bien les histoires drôles et les inventions rigolotes de l’almanach, mais avait-il déjà ouvert un livre ? Oui, à l’école, mais l’épicerie familiale lui avait ensuite pris tout son temps. Quand il parlait des « gens instruits » qu’il croisait parfois dans la clientèle, on sentait chez lui comme un regret.

Le déjeuner passa, charmant. Monsieur Michel s’était intéressé à tout le monde et chacun lui avait raconté sa petite histoire.

En partant, notre invité aperçut sur le buffet quelques-uns de mes petits personnages. Intrigué, il me demanda :

-       Ta maman m’a dit que c’est toi qui fabrique ça. C’est vrai ?

Je confirmai. Avec beaucoup de délicatesse, il regarda un à un mes petites œuvres en pâte à modeler. Je lui présentais tour à tour Melchior, le gardien des secrets ; Baptiste le paysan courageux et Luciole, la princesse infirme.

-       Tiens ? Pourquoi infirme ?

-       Parce qu’elle est tombée de mon étagère. Je l’ai gardée comme ça…

-       Elle est belle…

-       Oui, maintenant il lui manque un bras, mais elle est toujours belle.

-       Il faudra venir me voir à la boutique. Si tu aimes les histoires.

Puis monsieur Michel embrassa maman, serra très fort la main de papa…

Je le vis s’éloigner dans la rue, droit, coiffé de son chapeau mou légèrement incliné. Simple et élégant.

Et je ne savais pas que je venais de vivre une journée qui décida du reste de toute mon existence.

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Quelques jours passèrent à défaire les caisses de cornichons. Le cacao, les pois cassés et la saumure avaient repris leurs droits. Mes journées semblaient reprendre leur routine coutumière quand je vis papa s’affairer, remplissant une caisse de divers produits, riz, café, chocolat, pâtes, etc. Il vint ensuite vers moi :

-       Tiens, monsieur Divray a passé commande. Tu dois le livrer chez lui juste après la fermeture de sa librairie. Ne sois pas en retard, il a demandé expressément que ce soit toi qui vienne lui apporter tout ça.

Cette phrase semblait se terminer par un point d’interrogation. Pourquoi monsieur Michel avait-il demandé que ce soit moi qui lui livre sa commande d’épicerie? Paulot aurait pu le faire aussi bien que moi ? Mais papa n’était pas du genre compliqué. C’était ainsi et, de plus, pour satisfaire son vieux copain d’enfance. Alors…

A vingt heures piles j’étais devant la boutique de monsieur Michel. Sur la façade, une enseigne de bois peint portait ces mots « L’ami des livres ».

Le libraire m’avait vu, et m’ouvrit la porte avec un grand sourire.

Je le saluais, posais la caisse dans l’arrière-boutique et, j’allais partir quand il me glissa un petit pourboire dans la main. J’étais content.

-       Tu as un moment ?

J’avais tout le temps. Debout, au milieu de la boutique, j’étais très impressionné. Une odeur particulière planait dans l’air, suave, un peu acide, mais rien à voir avec les cornichons ou la saumure de papa. Tout était beau dans ce lieu, les comptoirs de chêne sentaient la cire et les tringles des rideaux de la vitrine étaient éclatantes. Et surtout des livres, des dizaines, des centaines de livres apportaient leurs touches de couleur sur les rayonnages et les tables.

Deux heures durant, il me montra des reliures magnifiques, des brochures luxueuses, ornées de gravures parfois coloriées à la main. Un de ces fameux livres m’attirait plus que les autres, mais monsieur Michel passa devant sans avoir l’air d’y prêter la moindre attention.

A moment de repartir chez moi, je le vis s’emparer du livre, un gros volume relié en rouge, puis il me la glissa dans les mains.

-       Tiens, je te le prête. C’est un peu dur pour ton âge mais je te fais confiance.

Ce soir-là, je traversais la ville en compagnie des Chevaliers de la Table ronde.

Quelques jours après, je revins à la librairie, le soir après mon travail, pour rendre le livre. Mais monsieur Michel me parut fâché :

-       Déjà ? Mais tu ne l’as pas lu ?

-       Mais si… Mais si…

-       Non, tu ne l’as pas lu ! C’est beaucoup trop compliqué. Ah ! Je n’aurais pas dû…

Il me fit asseoir, prit un siège lui-même et me demanda de lui raconter l’histoire des chevaliers.

Tout y passa, Lancelot, le siège périlleux, Arthur, le Graal, Merlin… Tout cela avec un grand luxe de gestes, de chants, de cris et d’émotion.

A la fin de mon récit, monsieur Michel était blême, étonné. Il se frotta les mains et me proposa de manger avec lui. Une bonne bouteille, du poulet froid, quelques fruits secs et la soirée passa vite en discussion. Mon interlocuteur ne me parlait pas comme à un  enfant, enjoué, il me détailla tous les aspects de son métier et me révéla son amour des livres et de la belle littérature.

Quand il me reconduisit à la porte, il m’embrassa comme le ferait un frère.

-       Et reviens quand tu veux. Tu peux emprunter tous les livres que tu désires.

C’était un formidable cadeau. Je m’endormis ce soir-là – je devrais écrire « ce matin-là » – tout excité.

En quelques mois, tous les livres de la boutique passèrent entre mes mains. Les histoires des autres devenaient miennes et j’avais l’impression que mon imagination, débordante, bouillait comme la lave un volcan.

Rousseau, puis Voltaire, Hugo et Montaigne, Claudel et Gide, mais aussi Proust, Sand, Balzac et des dizaines d’auteurs étrangers sont devenus mes amis, de ceux qui ne déçoivent jamais, qui ne vieillissent pas, et que j’emporte partout avec moi, dans ma tête.

Mes auteurs favoris composent ma bande de copains, et je les ai tous connus grâce à Michel, ce libraire solitaire, amoureux des livres. Pas un jour sans venir puiser ma dose de bonheur dans la petite boutique de cet ami.

Il fallait le voir quand il recevait un client. Il écoutait attentivement la demande de celui-ci, puis, quand il s’agissait d’un classique, il s’emparait de son échelle, montait, tout en haut et plongeait vers une étagère :

-       Je crois bien que… ah oui ! Le voilà !

Et il mettait le volume demandé entre les mains du demandeur, sans oublier de faire un petit commentaire sur l’auteur et son œuvre, mine de rie

0n. Au fil des ans, l’ « Ami des livres » gagna en célébrité dans toute la région, et nombre d’écolier, puis d’étudiants lui durent une fière chandelle. Il avait dirigé à distance, sans en avoir l’air, des centaines de devoirs et soutenu autant de thèses. Dès qu’il s’agissait du monde des livres, rien n’échappait à Michel.

Sa solitude intriguait bon nombre de clientes qui se seraient bien chargées d’y mettre un terme. Le libraire était charmant, élégant, amusant, bref, il était un grand séducteur. Mais aucune de ses « fidèles lectrices », comme il les appelaient, ne retint son attention. Michel resterai seul, toujours, comme s’il l’avait admis une fois pour toute.

J’avais tout juste vingt ans quand mon premier roman sortit des presses parisiennes. J’y contais par le menu toute ma vie d’orphelin puis d’apprenti épicier. Il fut très bien reçu par le public et la critique. J’étais devenu « l’écrivain le plus jeune de sa génération ». Mes parents étaient fiers de leur fils adoptif. Pour la presse hebdomadaire, ils furent photographiés devant leur épicerie, en compagnie de Paulot, leur successeur !

Le tout premier exemplaire de mon roman, hors commerce, sur papier Japon, je l’offris à mon ami libraire, un soir, dans sa boutique, avec cette dédicace : « Pour Michel, ce frère découvert entre les pages d’un livre ».

Ce fut l’unique fois où je le vis pleurer.

-o-o-

2009, la fanfare s’ébranle. Le maire et là pour l’inauguration. Les enfants des écoles ont réalisé des guirlandes de livres en papier crépon. C’est un beau jour.

Lé célèbre écrivain est venu inaugurer la nouvelle médiathèque. Je coupe le ruban tricolore, en donne un morceau à une petite fille et un autre à mon vieux Paulot. Il me sourit, radieux.

Le quartier de mon enfance a été rasé. Plus rien ne reste de l’épicerie Pitopoil. Des immeubles assez ternes ont remplacé les anciens.

La médiathèque, flambant neuve, se dresse devant moi. J’ai refusé qu’elle porte mon nom. C’est vrai ! Que diable ! Je ne suis pas encore mort…

Quand le léger voile recouvrant la plaque d’inauguration s’envole, je reste figé, interdit. Paulot m’attrape par le cou car c’est à mon tour d’être ému, maintenant.

On lit, gravé en lettres d’or : « Médiathèque de l’ami des livres ».

Et dans l’entrée, je reconnais enfin, préservée, brossée, la façade de la boutique de Michel. En posant ma main sur la poignée, il me semble croiser à nouveau le regard de cet homme amoureux des livres, si cher à mon cœur, qui, sans façon, m’avait montré, en excellent libraire, les chemins de la connaissance.

Rodolphe Trouilleux

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“Le livre est un grand arbre émergé des tombeaux.”

Alfred Jarry Les Minutes de sable mémorial

1 commentaire à “L’ami des livres”


  1. 0 Jérôme 16 jan 2012 à 13:24

    Bonjour,
    Excusez ma maladresse. Je commence par le début au lieu d’être désagréable. J’ai 36 ans et mon grand-père paternel était domestique, en Vendée, ses parents sont morts quand il avait 1 ou 2 ans. Je l’ai perdu mon Papy l’été 2005, il avait 82 ans, 7 enfants, dont mon père. Gamin, j’ai passé chez lui des heures à lire des bouquins qu’il avait acheté par correspondance ou au porte à porte, plus pour sa descendance que pour lui-même.
    De l’autre côté de ma famille, mon grand-père maternel, agriculteur en Vendée aussi ( dans le village d’à côté ), décédé à 89 ans en 2010, me demandait souvent ce que ça « rapportait de lire » : il me disait  » Je lis mon journal le matin, j’écoute la bible à la messe le dimanche et voilà » . « Quel intérêt à travailler dans la vente de livres, il y a des clients qui viennent chaque jour ? C’est si grand Toulouse ? »
    J’suis libraire, j’essaie, enfin j’essayais, puisque c’est un métier de dinosaure. Hier, je traînais aux puces de Saint Sernin, j’ai dégoté ( un t ou deux, j’en sais rien ) un recueil  » Poèmes de la mort  » avec entre autres auteurs inconnus de moi, Hélinant, trouvère de Philippe Auguste ( c’est idiot mais j’y ai trouvé une coincidence avec votre trouvaille d’Ariès d’hier.
    Je suis peut-être encore en train de mettre les points sur les i, de vouloir me justifier d’être : voilà, c’est totalement disproportionné, et c’est pourquoi j’arrête là mon mot d’excuse qui ne dérape pas trop j’espère.
    Jérôme.

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