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Paris fantastique : entretien avec le journaliste François Bétremieux

Parisien, curieux, incroyable!

Originaire des Batignolles, Rodolphe Trouilleux traque le curieux à travers les âges et les rues de Paris. Sa passion et la connaissance de cette ville sont reconnues dans Paris secret et insolite (Parigramme, 2009) tandis qu’après avoir raconté les histoires frissonnantes et drôles de Paris macabre (Le Castor Astral, 2012), cet historien propose une visite incroyable de la capitale grâce à Paris fantastique (Le Castor Astral, 2014).

Lors de la sortie de Paris macabre, tu disais vouloir faire deux livres qui se répondent. En quoi se répondent-ils ?

Ce sont finalement deux livres constitués de la même manière mais qui peuvent se lire de façon indépendante. Il ne s’agit pas d’une suite, contrairement à ce que l’on pourrait penser.

Lors de notre précédent entretien, tu disais : « Ce qui m’intéresse, c’est de prendre une histoire et de l’inverser ». C’est un travail d’enquêteur que tu réalises pour écrire un livre ?

Ce qui m’anime, c’est toujours l’intérêt de prendre une histoire par un bout et d’essayer de changer le point de vue. J’aborde mon travail de cette manière. Tu vas prendre un objet par un côté et tu le retournes. Ma technique est plutôt de le regarder par le côté opposé. Cela me donne d’autres informations. J’ai forcément un point de vue extérieur à l’histoire que je traite mais j’essaie parfois d’acquérir un point de vue intérieur. Après, cela dépend de ma base de travail au départ. Je peux travailler sur des archives ou sur des documents imprimés.

C’est notamment le cas pour l’histoire de Blanrocher, ce musicien virtuose dont tu racontes la vie à la première personne, à partir d’actes notariés…

Pour lui, je suis parti d’une émission de France Musique écoutée en voiture. Je ne connaissais pas du tout cette histoire et je me suis donc documenté. J’ai par la suite retrouvé le contrat de mariage de Blanrocher, son inventaire après décès et différents papiers qui m’ont permis de raconter son parcours. On dit toujours que Blanrocher est mort des suites d’une chute dans un escalier… Mais je n’ai pas trouvé le récit exact, comme un procès-verbal par exemple. Par contre, on a des témoignages musicaux, ce qui est assez étonnant. Couperin a quand même composé un morceau où l’on entend la chute. Avec les archives, j’ai pu préciser des choses : le lieu où il habitait, les objets qui constituaient sa chambre mortuaire etc. Si je n’ai pas trouvé l’escalier, j’ai trouvé la chambre ! Enfin j’ai pu savoir qui il était vraiment, ses origines, sa descendance… Et tout cela date quand même du XVIIe siècle. J’ai pris cette histoire comme une preuve : pour montrer aux lecteurs qu’avec les archives, on pouvait faire sortir des choses assez incroyables.

Pour tes recherches, est-ce qu’il t’arrive de contacter les familles des personnes dont tu parles ?

Je l’ai fait pour d’autres sujets. Mais c’est rare. Le travail de chercheur est très solitaire. Pour certaines histoires, je vais creuser et trouver de la famille peut permettre de découvrir certains aspects dont je ne disposais pas. Parfois, elle peut aussi refuser de me répondre tout simplement. Pour mon travail, je m’aide de témoignages de contemporains de la personne dont je parle, d’articles de presse de l’époque, d’archives mais aussi de sources différentes. C’est ce qui me permet d’aborder chaque sujet avec un angle particulier.

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Tu évoques justement la presse. Dans le livre, on voit que tu aimes citer les articles et la verve des journalistes d’antan. 

Ah oui ! Parce qu’on écrivait d’une façon dont on ne peut, aujourd’hui, plus du tout se rendre compte. La presse a totalement changé. Les articles actuels sont expédiés. Sur une affaire judiciaire, il peut arriver à Libération de faire une double page quand le sujet s’y prête. Mais avant, on faisait une double page sur les audiences. Quand on jugeait quelqu’un, on faisait une page entière et les gens lisaient tout. Ce qui est très long. De plus, les journaux n’avaient pas le même format. Ils étaient plus grands et contenaient peu d’illustrations. Ce qui a aussi changé, c’est le contenu. Aujourd’hui, on sent qu’il y a un problème avec le contenu. Comment cela se fait qu’on se suffit d’une presse de vingt minutes ? Il y a des papiers qui font une feuille alors qu’ils devraient en faire cinq ou dix. Ils avaient un style littéraire quand des écrivains, comme Gaston Leroux, signaient l’article. J’ai retrouvé un article de Gaston Leroux dans lequel il décrit les gens de façon incroyable. Les articles étaient d’ailleurs très descriptifs. On retranscrivait les ambiances… Pour avoir une idée du poids de la presse avant, dans les années 1930, il y avait une vingtaine de quotidiens à Paris, avec des tirages à 300 ou 400 000 exemplaires et plusieurs éditions par jour. Quand il n’y avait pas une édition de dernière heure. Les rotatives tournaient tout le temps. C’était phénoménal.

Une grande partie de Paris fantastique est consacrée aux charlatans, aux arracheurs de dents, aux bonimenteurs. Qu’est-ce qui te fascine chez eux ?

Ces gens-là sont extraordinaires. Ils sont en partie à l’origine du théâtre. Ils avaient l’art de faire avaler n’importe quoi aux passants. Moi, j’ai fait le lien avec les camelots que je voyais quand j’étais gosse à Paris. Ils avaient un boniment, ils étaient capables de tout vendre…

Tu montres aussi que le « remède miracle » nommé Orviétan a par exemple fait vivre une famille pendant un siècle !

Oui tout à fait. Pendant plus d’un siècle, la famille Contugi a prospéré grâce à ce qu’ils vendaient comme un médicament en quelque sorte. Mais tout cela est aussi lié à l’histoire de la médecine. Il y a une frontière assez mince, aux XVIIe et XVIIIe siècle, entre les charlatans et les médecins. Le médecin n’a pas encore acquis un statut de savant. Certains bonimenteurs étaient pratiquement médecins en fait. Les plus doués avaient plusieurs cordes à leur arc : médecin, comédien, pharmacien, homme d’affaires. Un arracheur de dents avait par exemple fait une « publicité », comme l’on dirait aujourd’hui, pour la naissance du fils de Louis XV : il arrachait les dents gratuitement pour l’occasion. C’était (parfois) du « marketing » avant l’heure !

Mais pourquoi tous ces charlatans étaient au Pont Neuf ?

Ils étaient surtout là car ce pont avait une particularité : il avait des trottoirs. Pas ceux que l’on foule maintenant. Mais, par rapport à la route, ils étaient surélevés d’un mètre environ. Il s’agissait du premier pont parisien sur lequel aucune maison n’a été édifiée. Et ça, c’était un événement. C’est ce qui a permis aux habitants de faire cette promenade en plein centre de Paris et d’aller voir les bateleurs. Il n’y avait pas que des charlatans, il y avait aussi beaucoup de comédiens, de montreurs de marionnettes… C’était du théâtre de plein air. Beaucoup de troupes existaient comme cela. D’ailleurs Mondor et Tabarin passent pour être des ancêtres du théâtre. Molière s’est beaucoup inspiré de ces gens-là puisqu’il s’est rendu sur place et les a vus étant enfant. Quelques uns étaient au-dessus du panier mais chacun faisait son numéro.

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« Qu’importe ce que peut-être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir qui je suis et ce que je suis ? » est une citation de Baudelaire extraite du Spleen de Paris que tu portes en épigraphe de Paris fantastique. À force de traquer l’insolite, quel rapport as-tu avec la superstition, l’illusion ?

C’est rigolo parce qu’à la sortie, je ne suis pas très client du surnaturel. Je suis ouvert, je suis prêt à admettre des choses s’il le faut mais je ne suis pas client. Pour une raison bien simple : à chaque fois que j’ai attaqué une sujet lié aux superstitions pour Paris macabre et Paris fantastique, à la fin de ma recherche j’arrivais à une conclusion qui montrait qu’il s’agissait d’une supercherie. Je ne veux pas donner mon avis sur ces questions dans les livres. Je raconte les histoires et j’ai essayé, de la manière la plus claire possible, de ne pas orienter l’opinion du lecteur. Je ramène au premier plan les documents que j’ai trouvés. Dans Paris fantastique, il y a l’histoire d’un illuminé. Je rapporte les interrogatoires qu’il a subis et les déclarations de femmes attestant avoir vu le diable. Mais je ne veux pas amener un point de vue moral. On est plus au XIXe siècle, où l’on était sûr de certaines croyances. Moi je pense des choses mais ce n’est pas mon rôle de dévoiler cela dans un livre.

Tu disais de Paris macabre qu’il était à la frontière du roman et de l’essai, est-ce le cas pour ce nouveau livre ?

C’est toujours la même chose mais c’est valable pour beaucoup de travaux historiques. On se base sur des documents qui rapportent des témoignages mais est-ce que ces documents sont fiables et, pour aller plus loin, est-ce que les témoignages sont fiables ? Je n’en suis pas toujours sûr. Ma façon de traiter les choses fait que j’ai un point de vue romanesque. Je n’ai pas envie d’inventer mais je n’ai pas envie d’écrire un livre sec. 

Ce qui m’a frappé dans les récits que tu livres, c’est cette volonté qui anime la plupart des individus. Je pense au fakir birman ou à la « femme culotte » de Clichy… Comment choisis-tu les histoires qui peuplent Paris fantastique ?

Je choisis des histoires qui me parlent, avec lesquelles j’ai quelque chose à dire. Parfois, cela part simplement d’une citation, qui m’envoie ensuite sur d’autres terrains. J’avais par exemple trouvé une citation sur l’histoire de l’homme-taupe au XVIIIe siècle. Un individu qui prétendait avoir inventé un système pour voyager sous terre et avoir été accueilli en héros à Montmartre après son expérience. Il faut se méfier des récits de ces époques-là. Il s’agissait d’une citation de quatre lignes… J’ai cherché à en savoir plus et j’ai découvert que c’était un récit humoristique mais ce n’était pas précisé dans la publication qui l’avait repris au XXe siècle. Je suis donc allé aux sources pour le savoir. Humoristique pourquoi ? Parce qu’on faisait référence au type qui avait voulu voler au-dessus de la Seine et aussi à un autre parisien qui prétendait marcher sur l’eau ! C’est une foutaise, une caricature. J’ai retrouvé le texte entier et aussi ceux rapportant les vols et la marche aquatique. Dans le livre, j’inverse la chose : je commence par le parisien volant et termine par la taupe. (Rires)

À travers ta bibliographie, peut-on dire que c’est une sociologie historique de Paris que tu proposes au lecteur ? Tu as travaillé sur ses monuments, ses animaux, ses habitants…

Oui, ce qui m’intéresse dans les faits que je rapporte, c’est qu’ils décrivent la société de l’époque. Si on tombe dans la pure criminalité, avec des corps coupés en morceaux dans tous les sens, ce n’est pas le sujet du livre. J’essaie de sortir de la banalité. J’ai trouvé des histoires qui avaient l’air un peu bizarre mais en fin de compte, elles n’étaient pas spécialement intéressantes.

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Quand je parlais de sociologie de Paris, je pense par exemple à Passal, cet escroc semble symboliser l’engouement des français pour le roman feuilleton du début XXe siècle…

Lui voulait vivre une vie romanesque. Je ne le dis pas vraiment mais il devait lire beaucoup de romans du genre Fantômas, comme c’était la mode à l’époque. Il a donc inventé l’histoire d’un complot pour pouvoir ensuite en faire un livre. Il disait avoir déjà signé un contrat avec un éditeur. En réalité, rien de tout cela n’était sérieux. C’était un escroc mythomane et on a l’impression qu’il s’est crû lui-même. Et ça ne lui a pas franchement réussi. Pour faire croire à son histoire, il est allé jusqu’à s’enterrer avec l’aide d’un complice. Il avait construit un cercueil muni d’un tuyau d’aération et pensait pouvoir tenir toute une nuit grâce à deux plaques de chocolat et à son pantalon en guise d’oreiller ! (Rires)

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Si tu devais retenir une ou deux histoires de ce livre, ce serait lesquelles ?

Je choisirai celle de Passal et celle du baron de Vaux. Le baron de Vaux a un côté assez poétique. Il avait quand même construit un belvédère qui surplombait Montmartre et je l’imagine très bien tout en haut en train d’admirer la vue qu’il avait sur Paris. Par la suite, le belvédère a été démoli mais on a encore des cartes postales qui le montrent. Une amie de Colette y a même vécu par la suite. Il faut dire aussi qu’à Montmartre il y avait beaucoup d’originaux ! (Il marque une pose) Mais j’aime aussi beaucoup l’histoire du fakir birman.

C’est-à-dire ?

C’est un jeune homme qui arrive à Paris et qui veut réussir. Du coup, il se lance dans l’extralucide. Mais il avait quelque chose en plus. Il faisait des chroniques à la radio. Il a inventé beaucoup de choses vis-à-vis de l’horoscope. Il a publié un almanach astrologique avec quelques articles intéressants. C’était très riche de raconter l’histoire de cet homme. Il a fait des coups fumants parce qu’il savait travailler sur le nombre. Il avait une clientèle énorme et recevait jusqu’à deux sacs de courrier par jour. Il avait cinq secrétaires ! Il avait des formules pré-imprimées pour les horoscopes. Cela n’a pas plu par contre. Je pense que pour lui, il y avait quelque part une forme de sincérité dans ce qu’il faisait. C’était un drôle de personnage. Ce qui m’a beaucoup amusé dans cette histoire, c’est que j’ai acheté ses mémoires et dedans, il y avait un mot : « Hommage de l’auteur absent de Paris ! » On dirait un message de l’au-delà !

 François Bétremieux

(Illustrations de mon amie Isla Louise).

 

 

 

 

1 commentaire à “Paris fantastique : entretien avec le journaliste François Bétremieux”


  1. Hélène 26 avr 2014 à 13:34

    Ravie que vous ayez parlé du baron Raoul de Vaux… Je vais bien sûr acheter votre dernier ouvrage. Est-il illustré ?
    Hélène

    Répondre

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