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Paris macabre dans « La Batinette » lettre d’information du festival « Du Rififi aux Batignolles »…

Depuis plusieurs années, Rodolphe Trouilleux coécrit des spectacles de rue pour le Rififi aux Batignolles. Basées sur une solide documentation, ces promenades théâtrales évoquent souvent une personnalité historique et littéraire de nos deux quartiers, Batignolles et Epinettes. Historien de Paris reconnu, Rodolphe fouille sans relâche les archives et les bibliothèques parisiennes en quête de faits-divers ou d’histoires inédites et multiplie les découvertes ! Puisant dans l’incroyable et inépuisable patrimoine historique de la capitale, il nous entraîne avec ses nombreuses publications dans les entrailles d’une ville envoûtante.
Il a accepté de répondre à quelques questions de la Batinette. Nous l’en remercions.

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La Batinette : Bonjour Rodolphe. Après « Paris secret et insolite » (éd. Parigramme), qui connaît un grand succès auprès du public, voici un nouvel opus : « Paris macabre – Histoires étranges & merveilleuses » ! (éd. Castor Astral). Pas drôle tout cela ?
Rodolphe : Pas drôle ?
Mais si, parfois ! Mon propos, dans ce nouveau livre, n’est pas d’effrayer
mes lecteurs mais plutôt de les emmener avec moi dans les rues du vieux Paris, à la recherche du mystère inconnu, merveilleux, du masque de l’inconnue de la Seine aux adorateurs d’Isis, en passant par l’histoire extraordinaire – et authentique ! – de l’autopsie de Gambetta. L’humour a sa part dans cet ouvrage, et je me suis bien gardé d’en faire un pensum sinistre ou gore.
La Batinette : Rodolphe, où peut-on se procurer ce nouveau livre ?
Rodolphe : Dans toutes les bonnes librairies et sur le net, forcément.
La Batinette : Depuis tes plus jeunes années, tu flânes dans Paris, notre capitale t’étonne-t-elle toujours ?
Rodolphe : Oui, et peut être de plus en plus ! Rattacher le moindre détail architectural à un souvenir historique précis me passionne. La découverte d’un dragon sculpté sur une façade, d’une vieille inscription ou un tableau ignoré dans une église me permet de commencer des investigations passionnantes. Je remonte le fil d’Ariane et quand je retrouve la source, l’origine de ce que je cherchais, je suis le premier surpris !
Ainsi, dans mon dernier livre, « Paris macabre » j’ai consacré un chapitre à la tête de Henri IV retrouvée récemment.
La Batinette : Tu peux nous en dire plus ?
Rodolphe : Je suis de ceux qui ont contribué à faire cette extraordinaire découverte… A l’origine était un humble journal des années trente… En lisant mon livre vous saurez la suite !
La Batinette : Tu fais partie du Rififi depuis ses premières années. Après Verlaine, l’explorateur Victor Jacquemont et François Vidocq, quel est le projet 2012 avec l’Atelier d’Histoire Locale ?
Rodolphe : Les choses s’esquissent peu à peu… Nous songeons à faire un nouveau spectacle évoquant l’ancien et célébrissime cabaret du Chat noir…
Ceux qui veulent participer à cette nouvelle aventure sont les bienvenus !

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Dédicace de mon livre « Paris macabre » le samedi 17 mars 2012 au Musée de Montmartre

A l’occasion de la sortie de mon nouveau livre « Paris macabre. Histoires étranges et merveilleuses » publié chez Le Castor Astral et préfacé par Anna Gavalda

je dédicacerai mon livre dans la Boutique du Musée de Montmartre,

12, rue Cortot
75018 Paris

Le samedi 17 mars de 14 à 17 heures

MANIFESTATION ANNULÉE

« Un itinéraire insolite qui entraîne les amoureux de Paris dans les entrailles d’une ville envoûtante. Grâce aux troublants faits divers qu’il a patiemment collectionnés, Rodolphe Trouilleux révèle les scènes les plus étranges qui se sont jadis déroulées sous nos pieds : affaires de sorcellerie, tours de charlatans ou histoires de devins… Il en dresse une géographie tout aussi pittoresque qu’incroyable, où l’humour n’est pas en reste. » (Musée de Montmartre).

L’occasion de se rencontrer et de découvrir un lieu charmant et insolite : le Musée de Montmartre

Dédicace de mon livre

Paris macabre dans « A l’écoute des livres »…

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Vu rue du Poteau…

Vue prise rue du Poteau en vitrine de la librairie  « l’humeur vagabonde »…

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Mes chroniques dans Ventscontraires.net…

Mes chroniques dans Ventscontraires.net... VC-300x90

Pour lire mes chroniques dans la revue collaborative du théâtre du Rond-point Ventscontraires.net :

Suivez le lien dans la colonne de droite !

Histoire et géographie des stations de métro méconnues : Pont Marie

Combien elle mérite l’adjectif de « méconnue » cette paisible station peu fréquentée de la ligne 7 située en plein coeur de Paris ! Elle débouche à l’entrée du pont Marie, l’un des cordons ombilicaux reliant l’île Saint-Louis au continent et qui permettent son ravitaillement. La première pierre en fut posée le 11 Octobre 1614 par Louis XIII et, jusqu’à la Révolution, il était garni de maisons d’habitation.

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Son nom reste attaché au souvenir de Restif de la Bretonne qui hantait ces lieux à cette même époque et avait la manie de graver sur les pierres (en latin), les évènements marquants de sa vie … Dans Les nuits de Paris il écrit : « je vis des bains au dessus et au dessous du pont Marie, avec deux grands écriteaux attachés au parapet. Celui d’amont était ainsi conçu : « Bains de dames publiques et particulières ». Dans le Guide de Paris 1828, il est toujours question des bains Vigier, ornés de fleurs et d’arbustes. En 1869 (une photo l’atteste), ils existaient toujours… Traversons le pont… L’île Saint-Louis… Imaginez une croix de Lorraine dont le sommet serait dirigé vers Notre-Dame, le bras vertical représenté par la rue Saint-Louis en l’île et les bras horizontaux par les rues Le Regrattier et des Deux-Ponts… Au Moyen-Age, elle était constituée de deux îles plus petites (la séparation est l’actuelle rue Poulletier).

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L’ami Restif

L’île Saint-Louis est un musée de pierre en ce sens que chaque maison porte sa petite plaque sur le ventre… On sait qu’y habitèrent St Vincent de Paul, le peintres Meissonnier (Une Suzanne Meissonnier habite toujours quai d’An­jou), Daumier, les écrivains Charles Louis Philippe, Taine, Baudelaire, T’Serstevens, Drieu la Rochelle, etc. Sans parler de l’ex-président Pompidou (Alain Pompidou habite au 23 rue Saint-Louis en l’île), tandis qu’Anne Vernon vit au 37 quai d’Anjou. Au 10 de la rue des Deux-Ponts, (Fondation Fernand Holphen), une plaque nous explique que 40 petits enfants juifs de l’immeuble furent déportés en 1942. Cette rue est très automobile alors que les rues adjacentes offrent le calme paisible des quartiers de province… Mais il y aurait encore beaucoup à dire sur ces lieux…

Gérard Roig (publié en aout 1981).

PARIS MACABRE : vu à la FNAC de Perpignan!

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Merci à l’illustrateur CASAJORDI pour cette image!

Jules de Goncourt à Montmartre en 1855…

Une petite perle dénichée dans un volume de la correspondance de Jules de Goncourt mort trop tôt, à l’âge de 40 ans, le 20 juin 1870.

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Lettre à Alfred Asseline

Lundi 7 mars 55, Minuit.

… aujourd’hui même, j’ai fait un tour, tout comme vous. Vous découvrez la Suisse, j’ai découvert une campagne inédite; toute peuplée de maisons, de balançoires, de tonnelles et de rires, campagne où l’ air est vif, où les arbres poussent, où l’ herbe se montre, où le sable est fin et doux comme un tapis, une campagne gaie vraiment; – une montagne haute comme huit étages, et d’où l’on voit une mer d’or, de rubis, de topazes, de diamants brouillés, qui a tout l’air d’une ville. Les indigènes appellent cette cam­pagne Montmartre. J’ ai tout lieu de les croire.

J’ ai bu là-haut, à la santé de mon cœur, – un malade, – une bouteille de vin qui m’a paru la meil­leure du monde. La table était bien sale, mais le soleil était si beau…

JULES DE GONCOURT

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L’ami des livres

-       Et pis y faut que je la nétouaille aussi la caisse des z’haricots ?

-       Oui mon garçon, ensuite tu videras tous les bocaux de bonbons pour que maman puisse les laver. Et avant de manger, n’oublie surtout pas de trier les lentilles. On nous les a livrées ce matin et le monsieur du « Renard d’or » m’en a commandé trois kilos pour demain…

Depuis sept heures du matin jusqu’à la fermeture de l’épicerie, sur les huit heures du soir, je n’arrêtais pas de brosser, triturer, laver, peser, compter. Je mettais le vin en bouteille, le café en paquet, pesais le sel, râpais du gruyère et j’en passe. La publicité en plâtre du « vermifuge Lune » trônait à côté de la caisse de madame Pitopoil : elle adorait cette tête d’enfant toute ronde, pleurant à chaudes larmes, cadeau du pharmacien voisin. Moi, cette satanée bouille me ramenait à mon propre sort, celui d’un gosse de l’Assistance perdu dans un infâme commerce.

Oh ! Les Pitopoils, mes patrons, étaient plutôt des braves gens, mais ils ne me laissaient pas disposer d’un seul instant. J’étais leur domestique, leur garçon de ménage, leur éplucheur de pommes de terre et, ce qui était plus positif, leur fils de substitution.

La photo du remplacé, le Marcel, était bien en place, dans son cadre de bakélite, juste à côté d’un vase de fleurs, sur le buffet de la salle à manger. Ce gars souriant, à bonne gueule, avait sauté sur une mine pendant la guerre. Il avait juste un peu plus de vingt ans, et ses parents ne s’en étaient jamais remis.

Et moi, quelque temps auparavant, j’étais descendu de l’autocar, valise en carton nouée d’une ficelle en main et béret sur la tête, l’allure un peu maigrichonne renforcée par un tricot trop grand. Une dame et un monsieur souriants m’attendaient. Ils m’embrassèrent un peu gauchement, elle me prit la main et lui s’empara de ma valise. Quelques centaines de mètres à parcourir entre l’arrêt du car et l’épicerie, un court chemin gravé dans ma mémoire. Un silence gêné de part et d’autre et quelque chose de bien, comme une vague qui me submergeait. Moi, qui n’avait jamais connu la chaleur d’un foyer, les caresses d’une mère, la protection d’un père, j’avais conscience que tout cela me parvenait en vrac, enfin, comme un apaisement après l’orage.

Au bout de la rue, je découvris l’univers qui allait être le mien pendant des années. La boutique étalait sa longue façade en bois, entre une boucherie et une cordonnerie. Le fond rouge portait en lettres bien rondes au-dessus des vitrines : EPICERIE DES ALOUETTES, et des lettres d’émail blanc collées en arc de cercle sur les vitres détaillaient l’essentiel des articles disponibles dans ce commerce, « vins fins » « épices », « confitures », « alcools », condiments, etc…

Des plaques émaillées vissées sur les côtés vantaient les mérites des pâtes OGA, du Rhum « à l’Africaine » et du café SANKA.

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Comme le magasin était fermé, nous passâmes par la cour pour rejoindre le logement de mes nouveaux parents. On me débarrassa de mon béret, de mon tricot, la dame me fit asseoir à table puis me noua une serviette blanche autour du cou.

En face de moi, le monsieur s’installa, me considéra un instant puis passa sa serviette dans l’échancrure de sa chemise :

-       Tu dois être bien fatigué après un si long voyage ?

Je répondis d’un faible oui puis attendis la suite. Elle ne tarda pas à arriver sous la forme d’un fameux gigot, de bons fromages et d’une merveilleuse tarte aux prunes. J’arrosais tout cela d’eau rougie. Pendant que je mangeais, on me posait mille questions auxquelles je tentais de répondre le mieux possible : si j’avais connu mes parents ? Si je dormais bien la nuit, si on m’avait bien traité à l’orphelinat, que sais-je encore ? Mon copain Paulot m’avait bien prévenu : n’en dit pas pas trop à tes patrons. Moins ils en sauront, mieux cela vaudra. Lui, il était parti avant moi pour le Nord. Il en bavait pas mal dans un bistrot où tous les ivrognes se donnaient rendez-vous. C’était dur, mais il était un peu plus âgé que moi et surtout plus costaud. Un malin le Paulot, pour sûr, et gentil avec ça.  Il était venu plusieurs fois me voir à l’orphelinat et m’avait apporté du chocolat, des biscuits. Il jouait un peu au grand frère avec moi. Bref, il m’avait rancardé quand je lui avais dit que je partais à mon tour. Ses patrons étaient des sales gens, il en bavait et ne voulait pas qu’il m’arrive la même chose.

Je n’avais donc pas été très bavard au cour du repas. Quand celui-ci fut terminé, la dame me conduisit dans ma chambre. Quand je vis tous ces jouets, ce joli lit bleu, ces images fixées au mur, je n’en crus pas mes yeux.

La dame me déshabilla puis me donna un pyjama en coton rayé – le premier de ma vie. Et quand elle éteignit la lumière, je m’endormis d’un coup, comme assommé par toute cette nouveauté.

La nuit fut courte. Le lendemain je me réveillais dans un conte de fées. Quand ma nouvelle maman tira les rideaux, la lumière inonda la pièce, et je compris que je n’avais pas fait un rêve. Tout était là comme la veille : le lit, les jouets, tout le reste.

Je dévorais mon petit-déjeuner et après la toilette, j’enfilais mon nouvel uniforme constitué d’une culotte courte, d’une chemise et d’une blouse grise passée par-dessus. Monsieur le nouveau papa me reçut dans l’épicerie, et commença à m’expliquer ce qui m’attendait : les haricots, les lentilles, le café, la moutarde et j’en passe.

Puis les journées, les mois, et une, deux, trois années, glissèrent comme une poignée de lentilles dans une main entrouverte…

J’étais devenu l’indispensable vendeur, le rouage essentiel de l’épicerie familiale. Je travaillais tous les jours sauf le dimanche. J’étais nourri, logé, bien traité puis, très vite, je devins aimé, adoré par mes parents adoptifs.

Un jour, alors que le vent soufflait et qu’une fine pluie recouvrait tout, ruisselant aux vitres et collant aux murs, monsieur Pitopoil m’emmena dans sa voiture. Après avoir roulé un bon quart d’heure, nous parvînmes en banlieue, dans un petit village. De hauts murs, une grille qui grince, des graviers crissant sous les pieds, et des dalles gravées de noms et de regrets éternels.

C’était là. Une tombe toute blanche : « Marcel Pitopoil, mort pour la France 1897-1918 ». Un médaillon émaillé portait le portrait toujours souriant du disparu. Mon nouveau papa inclina la tête, serra ma main très fort et… la pluie céda le pas à l’éclaircie.

Le retour fur très gai. Une visite au marchand de jouets, une glace à la vanille, un Mécano rouge et vert. A la terrasse du café, papa me caressa la joue du dos de la main. Il semblait content.

Depuis cette journée, nous sommes retournés au cimetière, mais maman ne nous accompagnait jamais, il ne fallait pas en parler, et tout semblait aller comme de coutume.

C’est comme ça que l’enfant de l’assistance que j’étais remplaça l’autre, le Marcel tombé au champ d’honneur, mort pour papa et toujours vivant dans le cœur de maman.

Paulot n’en revenait pas. « Toi, mon vieux, t’es un vernis comme c’est pas possible » me disait-il tout le temps, quand il venait me voir. Il était très bien accueilli, venait manger le poulet du dimanche… il apportait toujours des fleurs pour maman, des cigarettes pour papa. Un jour, Paulot eut une petite discussion seul à seul avec papa. Mon copain en est ressortit en larmes. En m’embrassant, il faillit me broyer l’épaule. J’étais inquiet et voulait savoir… Mais Paulot me quitta en plaçant l’index gauche sur ses lèvres et en levant le pouce de la main droite. Tout allait bien… Mais pourquoi tous ces mystères ?

Deux mois après, dimanche, comme d’habitude, Paulot débarqua avec son bouquet, ses cigarettes, et son sac. Papa l’avait embauché. Lui aussi eut sa chambre, mais à l’extérieur. Il était plus âgé que moi, plus indépendant. Il mangeait tous les jours à la maison. Nous étions une famille, c’est sûr.

Mais il me manquait quelque chose que je ne pouvais définir. J’en parlais à Paulot qui haussait les épaules : « tu seras jamais content ma parole ! ».

L’univers des bocaux, des boîtes de conserves, des bouteilles d’huile et de vinaigre, c’était bien beau, mais pas très drôle. Le soir, je feuilletais des magazines illustrés, je fabriquais des bonshommes en pâtes à modeler puis j’inventais des histoires. Je les racontais à mes parents et à Paulot. Tout le monde rigolait et maman disait toujours après ces petits spectacles :

-       Mais, mon Dieu, où va-t-il chercher tout ça ?

Pour moi, mes princesses et chevaliers étaient bien réels, et quand l’écuyer marchait dans les rues d’une ville de légende, je marchais à ses côtés. En fait, je crois bien que l’écuyer c’était moi, tout comme ce preux chevalier et même cette princesse aux longs cheveux blonds… Je vivais dans mes rêves, au milieu des sacs de café et des litres de bibine.

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Lorqu’un jour de mai – je m’en rappelle comme si c’était hier – la sonnette du magasin retentit et je vis entrer un homme grand et mince, vêtu d’un élégant complet gris. Nouveau libraire de la ville, il venait se présenter à mes parents. Après un moment d’arrêt, mon père dévisagea ce nouveau venu, et ce dernier en fit autant. Le visage de papa se fendit d’un large sourire :

-       Michel ? Michel Divray ?

-       Oui… Et vous… Et toi tu es Raymond… Pat… Raymond… Pi…

-       Pitopoil…

-       C’est ça !

Ce monsieur et papa était des copains de classe, et ces retrouvailles semblaient d’autant plus extraordinaires que les hommes étaient à des centaines de kilomètres de leur village. Trente ans s’étaient passés et les deux hommes semblaient se retrouver avec un immense plaisir.

Comme certaines personnes le font lors de moments intenses d’émotion, ils se serrèrent la main, se touchèrent l’épaule, tout en parlant, mais en parlant à n’en plus finir ! Le monsieur bien habillé étant pressé et ne pouvant rester plus longtemps, papa l’invita pour le dimanche suivant :

- Et avec ta femme, si tu es marié ?

Monsieur ne répondit pas mais sourit simplement en disant :

-       À dimanche !

Et il sortit rapidement.

Tout en refermant la porte derrière lui, papa s’exclama :

-       Ah ! Sacré Michel ! Quel plaisir…

Puis deux jours passèrent, utilisés essentiellement par mes parents adoptifs aux préparatifs du repas dominical. Je crois qu’un grand roi n’aurait pas été attendu avec plus de ferveur. Papa commanda le meilleur champagne, des huîtres, du foie gras et maman repassa la nappe des jours de fêtes. Pour l’occasion, elle s’acheta même une nouvelle robe aux « Ciseaux d’or », la boutique chic de la ville.

Paulot et moi, nous fûmes inspectés comme les gardes d’un régiment d’honneur. Rien ne devait manquer à notre tenue : les boutons furent comptés, les souliers brossés, les mèches rebelles domptées.

Puis midi sonna au clocher de Sainte-Marthe, ce fameux dimanche. Juste après le deuxième coup, on sonna à la porte de la boutique. C’était monsieur Michel, seul, porteur d’un énorme bouquet de roses pour maman, et d’une grosse boîte de cigares pour papa.

Tout le monde s’installa autour de la table, dans une bonne humeur communicative, et papa s’occupa des apéritifs. Exceptionnellement, l’eau rougie fut bannie de ce fameux repas de retrouvailles. J’eus droit à un petit verre de vin cuit amer, et Paulot sirota avec délices une dose de Berger.

Et nos deux copains d’hier commencèrent à discuter, évoquant dans le désordre leurs souvenirs communs, leurs parents, toutes les bêtises du passé…

Pendant que maman était partie chercher les assiettes à dessert, papa lâcha, mine de rien :

-       Et Mireille… Tu sais ce qu’elle est devenue, Mireille ?

Il faisait une drôle de tête en disant cela. Et Michel en fit une autre en répondant :

-       Ah ? Mi… reille ? Oui… Bien sûr…

-       Oui ?

-       Je crois qu’elle est partie pour l’étranger avec un fabriquant de machines à coudre. Un type très riche…

-       Tu crois ?

-       C’est ce qu’on m’a dit…

-       Il y a longtemps peut-être ?

-       Quelques années…

-       Et tu l’as revue ?

-       Pas très récemment… Vite fait.

-       Toujours aussi belle ?

-       Encore plus qu’avant…

Maman revint de la cuisine à ce moment, porteuse des assiettes utiles pour manger le fameux gâteau… Quand elle les posa bruyamment sur la table, je surpris les regards croisés des copains et des yeux brillants qui en disaient long sur la beauté d’une fille d’autrefois…

Naturellement, on changea de conversation… Ce que je regrettais, car celle-ci était pour moi fort passionnante… On parla un peu de politique, des affaires, et on compara les mérites de l’épicerie à ceux, plus hypothétiques, de la librairie.

Monsieur Michel pensait faire de bonnes affaires dans notre ville, qu’il jugeait un peu pauvre intellectuellement :

-       On ne doit pas lire beaucoup ici ! J’ai du pain sur la planche !

C’est alors que papa haussa imperceptiblement les épaules. Lui ne lisait jamais, à part le catalogue Manufrance et l’almanach Vermot, cette dernière brochure le faisant d’ailleurs beaucoup rire. Il aimait bien les histoires drôles et les inventions rigolotes de l’almanach, mais avait-il déjà ouvert un livre ? Oui, à l’école, mais l’épicerie familiale lui avait ensuite pris tout son temps. Quand il parlait des « gens instruits » qu’il croisait parfois dans la clientèle, on sentait chez lui comme un regret.

Le déjeuner passa, charmant. Monsieur Michel s’était intéressé à tout le monde et chacun lui avait raconté sa petite histoire.

En partant, notre invité aperçut sur le buffet quelques-uns de mes petits personnages. Intrigué, il me demanda :

-       Ta maman m’a dit que c’est toi qui fabrique ça. C’est vrai ?

Je confirmai. Avec beaucoup de délicatesse, il regarda un à un mes petites œuvres en pâte à modeler. Je lui présentais tour à tour Melchior, le gardien des secrets ; Baptiste le paysan courageux et Luciole, la princesse infirme.

-       Tiens ? Pourquoi infirme ?

-       Parce qu’elle est tombée de mon étagère. Je l’ai gardée comme ça…

-       Elle est belle…

-       Oui, maintenant il lui manque un bras, mais elle est toujours belle.

-       Il faudra venir me voir à la boutique. Si tu aimes les histoires.

Puis monsieur Michel embrassa maman, serra très fort la main de papa…

Je le vis s’éloigner dans la rue, droit, coiffé de son chapeau mou légèrement incliné. Simple et élégant.

Et je ne savais pas que je venais de vivre une journée qui décida du reste de toute mon existence.

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Quelques jours passèrent à défaire les caisses de cornichons. Le cacao, les pois cassés et la saumure avaient repris leurs droits. Mes journées semblaient reprendre leur routine coutumière quand je vis papa s’affairer, remplissant une caisse de divers produits, riz, café, chocolat, pâtes, etc. Il vint ensuite vers moi :

-       Tiens, monsieur Divray a passé commande. Tu dois le livrer chez lui juste après la fermeture de sa librairie. Ne sois pas en retard, il a demandé expressément que ce soit toi qui vienne lui apporter tout ça.

Cette phrase semblait se terminer par un point d’interrogation. Pourquoi monsieur Michel avait-il demandé que ce soit moi qui lui livre sa commande d’épicerie? Paulot aurait pu le faire aussi bien que moi ? Mais papa n’était pas du genre compliqué. C’était ainsi et, de plus, pour satisfaire son vieux copain d’enfance. Alors…

A vingt heures piles j’étais devant la boutique de monsieur Michel. Sur la façade, une enseigne de bois peint portait ces mots « L’ami des livres ».

Le libraire m’avait vu, et m’ouvrit la porte avec un grand sourire.

Je le saluais, posais la caisse dans l’arrière-boutique et, j’allais partir quand il me glissa un petit pourboire dans la main. J’étais content.

-       Tu as un moment ?

J’avais tout le temps. Debout, au milieu de la boutique, j’étais très impressionné. Une odeur particulière planait dans l’air, suave, un peu acide, mais rien à voir avec les cornichons ou la saumure de papa. Tout était beau dans ce lieu, les comptoirs de chêne sentaient la cire et les tringles des rideaux de la vitrine étaient éclatantes. Et surtout des livres, des dizaines, des centaines de livres apportaient leurs touches de couleur sur les rayonnages et les tables.

Deux heures durant, il me montra des reliures magnifiques, des brochures luxueuses, ornées de gravures parfois coloriées à la main. Un de ces fameux livres m’attirait plus que les autres, mais monsieur Michel passa devant sans avoir l’air d’y prêter la moindre attention.

A moment de repartir chez moi, je le vis s’emparer du livre, un gros volume relié en rouge, puis il me la glissa dans les mains.

-       Tiens, je te le prête. C’est un peu dur pour ton âge mais je te fais confiance.

Ce soir-là, je traversais la ville en compagnie des Chevaliers de la Table ronde.

Quelques jours après, je revins à la librairie, le soir après mon travail, pour rendre le livre. Mais monsieur Michel me parut fâché :

-       Déjà ? Mais tu ne l’as pas lu ?

-       Mais si… Mais si…

-       Non, tu ne l’as pas lu ! C’est beaucoup trop compliqué. Ah ! Je n’aurais pas dû…

Il me fit asseoir, prit un siège lui-même et me demanda de lui raconter l’histoire des chevaliers.

Tout y passa, Lancelot, le siège périlleux, Arthur, le Graal, Merlin… Tout cela avec un grand luxe de gestes, de chants, de cris et d’émotion.

A la fin de mon récit, monsieur Michel était blême, étonné. Il se frotta les mains et me proposa de manger avec lui. Une bonne bouteille, du poulet froid, quelques fruits secs et la soirée passa vite en discussion. Mon interlocuteur ne me parlait pas comme à un  enfant, enjoué, il me détailla tous les aspects de son métier et me révéla son amour des livres et de la belle littérature.

Quand il me reconduisit à la porte, il m’embrassa comme le ferait un frère.

-       Et reviens quand tu veux. Tu peux emprunter tous les livres que tu désires.

C’était un formidable cadeau. Je m’endormis ce soir-là – je devrais écrire « ce matin-là » – tout excité.

En quelques mois, tous les livres de la boutique passèrent entre mes mains. Les histoires des autres devenaient miennes et j’avais l’impression que mon imagination, débordante, bouillait comme la lave un volcan.

Rousseau, puis Voltaire, Hugo et Montaigne, Claudel et Gide, mais aussi Proust, Sand, Balzac et des dizaines d’auteurs étrangers sont devenus mes amis, de ceux qui ne déçoivent jamais, qui ne vieillissent pas, et que j’emporte partout avec moi, dans ma tête.

Mes auteurs favoris composent ma bande de copains, et je les ai tous connus grâce à Michel, ce libraire solitaire, amoureux des livres. Pas un jour sans venir puiser ma dose de bonheur dans la petite boutique de cet ami.

Il fallait le voir quand il recevait un client. Il écoutait attentivement la demande de celui-ci, puis, quand il s’agissait d’un classique, il s’emparait de son échelle, montait, tout en haut et plongeait vers une étagère :

-       Je crois bien que… ah oui ! Le voilà !

Et il mettait le volume demandé entre les mains du demandeur, sans oublier de faire un petit commentaire sur l’auteur et son œuvre, mine de rie

0n. Au fil des ans, l’ « Ami des livres » gagna en célébrité dans toute la région, et nombre d’écolier, puis d’étudiants lui durent une fière chandelle. Il avait dirigé à distance, sans en avoir l’air, des centaines de devoirs et soutenu autant de thèses. Dès qu’il s’agissait du monde des livres, rien n’échappait à Michel.

Sa solitude intriguait bon nombre de clientes qui se seraient bien chargées d’y mettre un terme. Le libraire était charmant, élégant, amusant, bref, il était un grand séducteur. Mais aucune de ses « fidèles lectrices », comme il les appelaient, ne retint son attention. Michel resterai seul, toujours, comme s’il l’avait admis une fois pour toute.

J’avais tout juste vingt ans quand mon premier roman sortit des presses parisiennes. J’y contais par le menu toute ma vie d’orphelin puis d’apprenti épicier. Il fut très bien reçu par le public et la critique. J’étais devenu « l’écrivain le plus jeune de sa génération ». Mes parents étaient fiers de leur fils adoptif. Pour la presse hebdomadaire, ils furent photographiés devant leur épicerie, en compagnie de Paulot, leur successeur !

Le tout premier exemplaire de mon roman, hors commerce, sur papier Japon, je l’offris à mon ami libraire, un soir, dans sa boutique, avec cette dédicace : « Pour Michel, ce frère découvert entre les pages d’un livre ».

Ce fut l’unique fois où je le vis pleurer.

-o-o-

2009, la fanfare s’ébranle. Le maire et là pour l’inauguration. Les enfants des écoles ont réalisé des guirlandes de livres en papier crépon. C’est un beau jour.

Lé célèbre écrivain est venu inaugurer la nouvelle médiathèque. Je coupe le ruban tricolore, en donne un morceau à une petite fille et un autre à mon vieux Paulot. Il me sourit, radieux.

Le quartier de mon enfance a été rasé. Plus rien ne reste de l’épicerie Pitopoil. Des immeubles assez ternes ont remplacé les anciens.

La médiathèque, flambant neuve, se dresse devant moi. J’ai refusé qu’elle porte mon nom. C’est vrai ! Que diable ! Je ne suis pas encore mort…

Quand le léger voile recouvrant la plaque d’inauguration s’envole, je reste figé, interdit. Paulot m’attrape par le cou car c’est à mon tour d’être ému, maintenant.

On lit, gravé en lettres d’or : « Médiathèque de l’ami des livres ».

Et dans l’entrée, je reconnais enfin, préservée, brossée, la façade de la boutique de Michel. En posant ma main sur la poignée, il me semble croiser à nouveau le regard de cet homme amoureux des livres, si cher à mon cœur, qui, sans façon, m’avait montré, en excellent libraire, les chemins de la connaissance.

Rodolphe Trouilleux

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“Le livre est un grand arbre émergé des tombeaux.”

Alfred Jarry Les Minutes de sable mémorial

Un souvenir du grand Meaulnes…

C’était il y a… Longtemps ! Vous habitiez au dernier étage d’un immeuble parisien, avec  vue, en face, sur l’infini et en bas, sur un carrefour trop bruyant et très dangereux.

Vous m’aviez reçu ce matin-là avec  des manières distinguées de jeune demoiselle. La table était basse, le thé brûlant, et les scones tièdes.

« Prière de se déchausser ! »  m’aviez -vous dit en entrant tout en renouant la ceinture de votre robe d’intérieur.

Un souvenir du grand Meaulnes... 6036_le_grand_meaulnes___resize_of_6036_le_grand_meaulnes___18603451-300x200

J’ai ôté mes mocassins puis je me suis posé à même la moquette, en tailleur. J’avais la grâce d’un ours et la souplesse d’un néon. J’aurais préféré une chaise, mais… Bon !

Vous disparûtes quelques instants dans votre salle de bains, puis je vous vis revenir, vos cheveux  longs noués rapidement autour d’un crayon, puis vous-vous posâtes à votre tour, beaucoup plus douée que moi pour cet exercice…

Un scone coupé en deux… De la confiture de fraise étalée dessus, et vous vous penchâtes dangereusement  pour saisir un sucre entre le pouce et l’index. Votre robe fit alors un pli et mon regard plongea…

J’étais rouge comme un coq.

-       Le chauffage est un peu fort !

-       Quel chauffage ?

Vous me regardiez, fixement  et vos yeux clairs en disaient long sur votre amusement…

-       Mais tu ne trouves pas qu’il fait trop chaud ?

-       Oh ! Tu sais… Moi… Je n’ai que cette robe sur le dos…

Je devenais grenat.

-       Bon… Tiens… Tu lis quoi en ce moment ?

Et votre rire fusa, irrésistible…

-       Tiens… ça… Tu connais ?

Le « Grand Meaulnes » était en haut de la pile.

-       Jamais lu…

-       Tu devrais, toi qui aime les vieux truc…

-       Hein ?

-       Bah oui ! Tout ça se passe en 1900… C’est très fantasmagorique !

-       Fantasma…

-       Oui ! L’amour, la mort… La fille est très belle, et en plus elle s’appelle Yvonne de Galais… Tout pour te plaire !

-       Mais qu’est ce que tu en sais des filles qui me plaisent ?  Ton Yvonne de… machin… Elle est comment…

-       Je l’imagine élancée, avec les yeux bleus et de longs cheveux blonds…

-       Pas mon genre !

-       Ah bon, et c’est quoi ton genre ?

Comment lui dire qu’il était en face de moi ? J’éludais la question par une pirouette :

-       La femme de mes rêves est insaisissable, trop occupée pour faire attention  à moi.

-       Si tu le dis…

Dépité, je trempais des morceaux de scone dans le thé puis les avalais les uns derrière les autres, sans mot dire.

-       Tu n’es pas très bavard dis-moi, pour quelqu’un qui voulait me voir absolument. Pourquoi, au fait ? Tout ça n’était pas très clair au téléphone.  Tu avais quelque chose à me dire, paraît-il…

-       Oui, heu… Bon.

Et là je commençais à saisir de magnifiques rames, grands modèles, de luxe, une dans chaque main…  Et allez mon gars, souque ferme ! Et une, et deux :

-       J’écris un nouveau livre en ce moment , et mon personnage principal est une femme… (Une, deux, une deux…).

-       Et tu veux savoir quoi ? Comment la femme fonctionne ? Ses humeurs, ses menstruations, son hygiène intime ?

Je fis un geste de la main en souriant :

- (Une, deux, une deux…) Mais non, arrête !  Une peu de psychologie… Les choix, le courage… (Une, deux, une deux…).

-       Tu crois que les femmes sont si étranges, différentes de vous, les mecs poilus et couillus ? Bon, on fait des gosses, on n’est pas équipées du même matériel (là, j’exagère), mais au fond, on se ressemble beaucoup, tu sais, enfin c’est mon point de vue…

-       (Une, deux, une deux…) Ah  oui ?

Et ce jour-là, je repartis de chez vraiment  frustré, avec une jolie paire de rames en cadeau  et une chouette migraine. Un message m’attendait sur mon répondeur :

« Allo ? Ici, c’est Yvonne de Galais. Je voulais dire au grand Meaulnes qu’il est invité ce soir chez moi à 20 heures. Qu’il prenne sa brosse à dents. Nous ne parlerons pas de littérature.»

Rodolphe Trouilleux



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